« Astérix, c’est plus qu’une BD ! »

AFP / B. Guay

Ils sont depuis presque trois ans les officiels repreneurs des destinées d’Astérix. Une licence en or, à la hauteur des enjeux éditoriaux et commerciaux qu’impose la bande dessinée la plus vendue en francophonie. Auteurs du «Papyrus de César» qui sort aujourd’hui en librairies, le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Conrad ont retrouvé avec un peu de stress en moins que pour le précédent album. En exclusivité pour Metro, ils nous confient leurs sentiments face à ce tournant de leur carrière.

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Pour faire ce deuxième album, avez-vous ressenti un poids en moins vu le succès d’«Astérix chez les Pictes» ?

Jean-Yves Ferri: «C’est surtout l’éditeur qui était rassuré.»

Didier Conrad: «Pour Uderzo, il était important de savoir comment Astérix allait se poursuivre. La transmission compte beaucoup pour lui. Pour nous, l’important était de faire un bouquin dont on puisse être contents. Pour l’éditeur, c’est que les ventes soient au rendez-vous. Voilà la parfaite trilogie !»

Pour le premier album, vous vous étiez rencontrés très tardivement dans le projet. Est-ce qu’avoir travaillé ensemble dès le début de ce nouvel opus a renforcé votre travail?

D. C.: «On a la chance d’être les deux seules personnes au monde à faire Astérix .»

J.-Y. F.: «Faire Astérix est une chance, mais c’est vrai que nous avons des consignes très strictes. On ne peut pas en parler autour de nous.»

D. C.: «C’est vrai que c’est une expérience très bizarre à vivre. Il n’y a que Jean-Yves et moi qui en parlons entre nous pour demander à l’autre comment il vit ça.»

Rien à voir avec vos précédents travaux…

D. C.: «Ça n’a rien à voir. Uderzo nous l’avait dit. C’est tellement connu comme BD…»

J.-Y. F.: «C’est même plus qu’une BD. C’est d’ailleurs la difficulté de trouver un sujet pertinent pour l’album. Il y avait ici la piste de la Guerre des Gaules qui m’a plu tout de suite. J’ai besoin d’une réelle accroche, d’un thème pour me lancer dans un scénario. J’espère avoir la même chance pour le prochain.»

Comment travaillez-vous ensemble ?

J.-Y. F.: «Pour ’Les Pictes’, j’avais fourni un scénario complet, parce que Didier était arrivé par la suite sur le projet. Mais ici dès le début des pistes que j’avais, nous en avons discuté ensemble. Ce qui est bien parce qu’Uderzo et Goscinny fonctionnaient de la sorte.»

Les deux auteurs avec leur prédécesseur Albert Uderzo - AFP / B. Guay
Les deux auteurs avec leur prédécesseur Albert Uderzo – AFP / B. Guay

Astérix, c’est une vraie alchimie du scénario et du dessin ?

D. C.: «C’est vrai que côté scénario, c’est plus cérébral. Mais pour le dessin, c’est plus émotionnel.»

J.-Y. F.: «Mais Goscinny a toujours préservé la qualité des personnalités. Il y a aussi de l’affectif. Mais sa trame était cérébrale dans le sens où il savait tirer tout le jus d’un thème. C’est un cas extraordinaire selon moi, car peu de scénaristes sont allés à ce point à l’os.»

Un album d’Astérix est fait aussi d’éléments inamovibles (les pirates, le banquet, les caricatures, les jeux de mots…). Est-ce qu’on se sent obligé de les utiliser ?

D. C.: «Il y a des codes sacrés. Dans Tintin, vous avez ça aussi. C’est ce que le lectorat attend. D’une certaine manière, on est tenu de tenir compte de cette attente. Uderzo et Goscinny l’ont créée. Nous devons donc respecter ça.»

Le lecteur n’est-il pas un peu devenu le tyran qui décide du contenu de l’album ?

J.-Y. F.: «Peut-être un peu, si bien qu’on ne peut pas prendre en considération les attentes de chacun. Chacun a sa vision d’Astérix: certains retiennent l’histoire antique, d’autres aiment les calembours, d’autres encore affectionnent le jeu d’Obélix… On ne peut pas rentrer dans tout ça.»

D. C.: «Le lecteur fait aussi une sorte d’amalgame de toutes les séquences qu’ils préfèrent d’Astérix, pour en faire son propre album qui n’a jamais existé.»

J.-Y. F.: «La barre est donc placée haut. C’est un peu comme des mathématiques, on a tous les termes de l’équation, mais ils doivent être resservis au lecteur sans tous les mélanger. Il faut changer l’ordre…»

D. C.: «… et créer un cocktail nouveau, ce qui n’est pas évident. C’est une question de dosage et d’équilibre.»

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Astérix marque votre retour à un travail au pinceau. Comment s’est passé votre passage à la technique d’Uderzo ?

D. C.: «C’est vrai que j’ai travaillé à la plume dans mes derniers albums mais j’avais déjà utilisé le pinceau, différent de celui d’Uderzo certes. Je travaillais beaucoup plus dans la matière et avec des aplats noirs.»

Pouvez-vous dire: «Maintenant, j’ai Astérix dans la main»?

D. C.: «Je ne pense pas. Je crois que je suis plus à l’aise qu’avant. J’ai eu plus de temps pour faire de meilleurs dessins. Je connais mieux l’univers, mais ça n’est toujours pas naturel. Je ne peux pas travailler de la même façon qu’Uderzo en continue. Je suis obligé de m’interrompre au milieu et d’attendre le feedback. Et ça, par rapport à ce style de graphisme, c’est ce qui prend le plus de temps. Je remets un crayonné très propre à l’éditeur et à Uderzo, ils me font leurs commentaires. Et puis je m’y remets.»

On distingue plusieurs types d’albums: les albums de voyage et ceux qui fonctionnent presque exclusivement dans le village. L’alternance est-elle prévue?

D. C.: «C’est l’éditeur qui le veut. Mais je me demande s’il ne faudra pas trouver d’autres types d’histoires. L’important, c’est que les lecteurs trouvent ce qu’ils aiment.»

J.-Y. F.: «Je pense que ce système a permis de donner une certaine dynamique à la série. Il reste pas mal de régions en France qui n’ont pas encore été explorées.»

Découvrez le portrait complet de Didier Conrad et Jean-Yves Ferri ici.

Nicolas Naizy