Découvrez «Argentina 1985», le film qui replonge l’Argentine dans la dictature

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Vous aviez tout juste 5 ans lorsque les juges ont rendu leur jugement. Vous rappelez-vous quelque chose de cette époque ?

Santiago Mitre : « Je me rappelle surtout à quel point mes parents étaient heureux, et combien d’admiration ils avaient pour Strassera, le procureur. Ma mère le connaissait personnellement aussi. Elle travaillait depuis ses 17 ans dans le système judiciaire. Elle était sociologue et assistait des juges pour gérer des dossiers difficiles sur le plan familial. Mon père, lui, est avocat, tout comme mon grand-père. La justice a toujours été importante pour ma famille, et le procès de 1985 nous passionnait tous. Mais c’était le cas de tout le monde en Argentine. »

Vous montrez que tout le monde n’était pas du côté de l’accusation, loin de là. Même la mère du jeune procureur Moreno Campo trouvait que l’ex-dictateur Videla n’avait rien fait de mal, en fait. Comment l’expliquez-vous ?

« Il faut savoir que Moreno Campo était d’un autre milieu que Strassera. Il venait d’une famille très conservatrice, et il eut pourtant le courage de collaborer à cette affaire. Le revirement que vit sa mère illustre très bien l’effet qu’a eu le procès. Beaucoup de gens, surtout de la classe moyenne, s’étaient adaptés à la dictature et, pendant des années, n’avaient entendu que de la propagande. Avec ce procès dont les médias parlaient constamment désormais, ils furent tout d’un coup confrontés à une vérité qu’ils avaient ignorée tout ce temps. Peu à peu, leurs idées ont commencé à changer. Exactement comme cela s’est passé avec la mère de Moreno Campo. »

Saviez-vous dès le début que vous deviez raconter cette histoire du point de vue de Strassera ?

« Je savais que je devais en premier lieu me concentrer sur les gens, et Strassera était au centre de tout. Nous avons donc d’abord construit ce personnage, avec ses caractéristiques, sa famille, son entourage et son équipe. Ensuite est venu le procès en tant que tel. Nous avons respecté minutieusement la réalité historique. Le point de départ, c’était de donner dans cette partie du film toute l’attention aux témoins, aux survivants, aux membres de la famille qui avaient souffert sous la dictature. Dans bon nombre de cas, on entend d’ailleurs exactement ce qu’ils ont dit à l’époque. »

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Videla, le dictateur de l’époque, est là stoïque, comme si cela ne l’intéressait pas. Comment l’expliquez-vous ?

« Il ne reconnaissait pas le tribunal civil. Il trouvait qu’il devait comparaître devant un juge militaire, du fait aussi qu’il savait qu’il serait alors quasi-certainement acquitté. Donc, durant tout le procès, il était là, à lire la Bible. Il n’a pratiquement pas dit un mot durant tous ces mois. »

‘Argentina, 1985’ est étonnamment drôle par moments. N’aviez-vous pas peur que l’humour porte préjudice à la gravité de toute l’affaire ?

« Tous ceux qui ont connu Strassera, disent qu’il avait un sens de l’humour très développé, mais plutôt bizarre. Son surnom était d’ailleurs ‘Loco’, ce qui veut dire ‘Fou’. Nous devions donc intégrer ça aussi dans le scénario. En même temps, j’ai été étonné et même un peu choqué que le public au festival de Venise [où fut présenté ‘Argentina, 1985’, rn] se mette à rire si souvent. Car ce n’est pas une comédie. Mais, les spectateurs ont manifestement besoin de décompresser de temps à autre et de compenser l’abomination par un peu d’humour. Les deux font partie de la vie. Il nous arrive à tous de rire à un enterrement. Les procureurs nous ont raconté qu’ils utilisaient alors souvent l’humour aussi comme une sorte de bouclier protecteur. »

‘Argentina, 1985’ est disponible sur Amazon Prime Video à partir du 21 octobre.