La compensation carbone: une fausse bonne idée?

La compensation carbone vise à contrebalancer ses propres émissions de CO2 par le financement de projets de réduction d’autres émissions ou de séquestration de carbone. Mais ce système est-il efficace pour atteindre la neutralité carbone ou s’agit-il seulement d’une illusion?

par
mb
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La compensation carbone repose sur le fait que l’action des gaz à effet de serre est globale. Quel que soit l’endroit où le CO2 est émis, il a le même effet sur le climat. Bien sûr, cela ne dispense pas des efforts pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre.

Deux systèmes

Il existe deux systèmes de compensation carbone. Le premier est lié au protocole de Kyoto et engage les États signataires. Ces pays achètent des droits de polluer, des crédits carbone (un crédit carbone est équivalent à une tonne de CO2). L’autre système n’est pas obligatoire mais volontaire. Il s’agit d’un marché destiné à tous les acteurs qui veulent compenser (PME, collectivités locales, particuliers). Mais ce marché-là n’est pas régulé par une autorité centrale, les entreprises apportent donc des garanties très variables. Selon l’étude ‘Carbon Offsetting in 2023’, 41% des responsables du développement durable déclarent ne pas utiliser les crédits carbone en raison d’un manque de confiance.

Une étude choc

Le quotidien The Guardian, en collaboration avec l’hebdomadaire Die Zeit, a par ailleurs publié le 18 janvier dernier une vaste enquête de résultats sur Verra, le principal label de compensation carbone pour les grandes entreprises. Il fournit les trois quarts de tous les crédits carbone de la planète. Son programme de protection de la forêt, celui visé par l’enquête, représente 40% de ses crédits. Les deux médias ont analysé une trentaine de projets qui ont généré une centaine de millions de crédits carbone. «L’enquête s’est appuyée sur des dizaines d’entretiens et de reportages sur le terrain avec des scientifiques, des initiés de l’industrie et des communautés autochtones», détaille The Guardian.

Et les résultats sont explosifs! Seulement 5,5% de ces crédits étaient réels, le reste constituait des «crédits fantômes» qui ne correspondaient à aucun bénéfice climatique. Au total, «94% des crédits» liés à des projets en forêt tropicale «n’ont pas d’effet bénéfique pour le climat», selon The Guardian. Ces projets n’auraient donc pas dû être approuvés par Verra. Les entreprises ont ainsi été autorisées à polluer beaucoup plus que ce que leurs financements leur permettaient.

Les consommateurs sont-ils trompés?

Les manquements des entreprises constatés par cette étude choc pourraient même aggraver le réchauffement climatique car la modification des comportements s’en retrouve retardée. Quand on prend l’avion, qu’on mange de la viande ou que l’on achète un nouveau vêtement, on pense que ces comportements sont compensés alors qu’ils ne le sont finalement pas, si l’on se fie aux résultats de cette enquête.

Verra s’est défendu en affirmant que les études sur lesquelles se sont basés les médias comportaient «des erreurs massives de calcul». Selon l’ONG, la vente des crédits carbone a redirigé «des milliards de dollars» depuis 2009 vers «l’action climatique» et la «protection et restauration d’écosystèmes». Verra affirme toutefois avoir «récemment» revu ses méthodes de calcul et dit être en train d’uniformiser sa méthodologie. Des experts ont depuis affirmé que l’enquête du Guardian et du Zeit ne comportait aucune erreur manifeste.

Le principe remis en cause

Plus globalement, c’est le principe de base de la compensation carbone qui est visé par les critiques, car il délègue aux autres la responsabilité du changement de comportement. «Déléguer la résolution des problèmes est devenu pour les pays développés un réflexe conditionné, en même temps qu’une forme de déni de la réalité», explique Augustin Fragnière, auteur d’une analyse approfondie sur le marché volontaire («La Compensation carbone: illusion ou solution?»), au journal Le Monde. Ce système «légitime un transfert de responsabilité des plus riches vers les plus pauvres», ajoute de son côté l’association Les Amis de la Terre.

Alors, la compensation carbone est-elle efficace pour atteindre la neutralité carbone ou s’agit-il simplement d’une illusion? La réponse est nuancée. Elle est mieux que l’inaction, diront ses défenseurs. Ses détracteurs avanceront quant à eux qu’il s’agit d’un mécanisme visant à ne pas remettre en cause la logique marchande dominante.

UNE MÉTHODOLOGIE COMPLEXE

Comment les crédits carbone sont-ils attribués? Il existe quatre critères d’attribution: L’additionalité (le projet n’aurait pas lieu sans le financement de la vente des crédits carbone), la mesurabilité (la quantité de CO2 évitée ou séquestrée est calculée), la vérifiabilité (l’évitement ou la séquestration des émissions doit pouvoir être vérifiée) et enfin la permanence (le projet doit s’étaler sur une durée de 5 à 7 ans minimum). Un scénario de référence est donc établi. Il s’agit d’un exercice difficile car c’est une estimation de ce qu’il se serait passé en l’absence de la mise en œuvre d’un projet. Une estimation qui est donc invérifiable. Le but est d’imaginer un avenir aussi plausible que possible. L’enquête montre que Verra a surestimé l’efficacité des projets analysés.

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