Abel Quentin dépeint les dérives de la culture woke dans «Le voyant d’Étampes»

Ph. A. Dufer
Ph. A. Dufer

Après le succès de « Sœur », comment avez-vous abordé l’écriture de ce deuxième roman ?

« Avec plus de confiance en moi. La publication de ‘Sœur’ m’a apporté une forme de validation dont j’avais besoin vis-à-vis de moi-même. Ça m’a permis d’aller vers des thèmes complexes, en me disant que ça n’allait pas être facile mais que je pouvais le faire. Je voulais faire de ce roman une fresque réaliste de notre société, de notre modernité. »

Comment est né « Le voyant d’Étampes » ?

« Je voulais faire de ce roman une fresque réaliste de notre société, de notre modernité. Les dérives du mouvement antiraciste est un thème qui me passionne depuis toujours. Jeune étudiant, j’ai lu les livres d’Elisabeth Lévy. Notamment « Les maîtres censeurs », où il était déjà question des dérives du mouvement antiraciste. Cette inquiétude était déjà présente chez elle. J’avais l’impression qu’une menace pesait sur une certaine idée de l’universel, de la République et de la Nation. L’émergence du mouvement « woke » génère des réflexions d’une très grande richesse. Il n’y a pas seulement une rupture au sein du mouvement antiraciste, il y a aussi une rupture générationnelle. Derrière les débats autour du mouvement woke, il y a un débat général : est-ce que l’on veut encore vivre comme une société ? Est-ce que l’on a encore envie de dialoguer les uns avec les autres ? »

Après la publication d’un livre, votre personnage va être confronté à cette pensée woke, dans ses courants les plus divers. Qu’est-ce qui vous interpelle là-dedans ?

« Cette pensée me met mal à l’aise. Les tenants du wokisme, quelque part, et peut-être de façon inconsciente, jouissent et jubilent de la culpabilité qu’ils créent chez l’autre. Et pire encore, jubilent à chaque fois qu’ils trouvent des exemples qui viennent alimenter leur constat d’un monde fondamentalement raciste et injuste. Cette jubilation est difficilement explicable dans un essai, c’est là que le roman est une forme d’expression formidable. Au fond, quand j’écoute une Rokhaya Diallo, d’abord il y a des choses qu’elle dit que je trouve fausses, inexactes. Mais en plus, j’ai l’impression que ses idées sont exprimées sous une forme de ricanement. Là où ceux dont elle se réclame (Fanon, Baldwin…) étaient des hommes profondément mélancoliques et tristes. Ils souffraient sincèrement d’aller au combat. Ils n’en tiraient aucune jouissance. Et tous ont mis en garde contre cette forme de jubilation, tout en étant des combattants farouches du racisme. En disant : ce n’est pas en humiliant l’autre que l’on réparera quoique ce soit. Il y a une composante nihiliste dans ce mouvement woke. C’est-à-dire une jouissance de déconstruire, d’attaquer à la masse toutes les formes d’autorités et de savoirs institués, tous les pans de notre société. Mais sans l’horizon qui était celui de Baldwin, de Fanon ou de Césaire : la volonté d’avoir, après le moment de négativité, celui où l’on fait société, le moment de l’universel.

Le portrait de Jean Roscoff, c’est aussi celui d’une génération et le récit d’un conflit générationnel.

« Ce sont les millennials qui règlent leurs comptes avec les boomers. Je caricature, mais il y a un peu de ça. Ce règlement de compte a lieu sur plein de sujets, comme l’écologie, mais aussi sur la question de l’identité. Et il a ceci de comique ou de tragique que ne tombent pas seulement les barbons de la droite, mais tombent également des hommes et des femmes qui se croyaient à l’abri. Ils pensaient pouvoir se défendre en brandissant à tout moment le joker des années Mitterrand et des combats menés. Finalement, ils s’aperçoivent que ce n’est pas le cas et qu’ils ne maîtrisent plus le nouveau vocabulaire antiraciste. Quelque part Roscoff est agaçant, il a plein de défaut. Mais je ne pense pas qu’il mérite ce qui lui arrive.

Vous avez été plus tendre avec cette génération qu’avec les jeunes…

« Je n’aime pas les petits cons en fait (rires). J’ai beaucoup dialogué avec des personnes qui ont eu cette trajectoire : passer d’une gauche radicale au Mitterrandisme pour finir par voter Valls ou Macron. Ce qui m’intéresse en tant qu’auteur, c’est la dynamique des personnages. Avec l’âge, on est moins intransigeant. On apprend l’indulgence. Donc oui, je préfère Roscoff à ses détracteurs. Après, j’ai aussi créé avec beaucoup d’amour le personnage de sa fille, Léonie. Car malgré ses excès, elle a beaucoup de cœur. C’est une sorte de garde-fou contre ses propres dogmatismes. Elle ne serait pas capable de détruire socialement quelqu’un pour ses idées politiques. »

Ce livre met en exergue la polarisation toujours plus forte de notre société. Est-ce que cette fracture vous semble irrémédiable ?

« Je ne pense pas. Mais ce qui me fait pencher vers un pessimisme prononcé, ce sont les réseaux sociaux. Cela peut être un outil formidable dans certaines circonstances, comme on l’a vu avec l’éclosion des printemps arabes. Mais dans nos sociétés, j’y vois surtout des désagréments. Ils participent tellement à abrutir les gens et à les conforter dans leurs propres opinons et préjugés. La grande promesse d’internet de créer un vaste espace de discussion n’a pas été tenue. Après, s’agissant des questions identitaires, on a des résistances que des sociétés plus avancées dans le délitement, comme celle des États-Unis, n’ont pas. En France notamment, il y a une méfiance vivace vis-à-vis de la pensée woke. Avec ce roman, je remarque aussi une certaine fatigue vis-à-vis de la question identitaire. Et ça, ça donne plutôt envie d’être optimiste. »

Dans cette société polarisée, est-ce que l’art et la culture deviennent les dernières voies par lesquelles il est possible de porter le débat ?

« Totalement. Et le roman a vraiment une force : celle de ne pas refuser l’ambiguïté et la contradiction. Il y a des contradictions inhérentes en chacun d’entre nous. Plutôt que de les nier, le roman permet de mettre à jour et de faire coexister ces contradictions. Il permet de dire une certaine complexité. »

En quelques lignes

Jean Roscoff a 65 ans. Homme de la gauche Mitterrandienne, il vient des années Palace, SOS Racisme, marche des beurs. Aujourd’hui fraîchement retraité, un peu largué, franchement alcoolique, il se lance dans l’écriture d’un livre sur Robert Willow, un poète américain qu’il admirait dans sa jeunesse. A priori, pas de quoi déchaîner les passions. Mais si son sujet était piégé ?

Dans « Le voyant d’Étampes », Abel Quentin raconte la chute de cet anti-héros à l’ère des réseaux sociaux. Après « Sœur », nous attendions avec impatience le deuxième roman d’Abel Quentin. L’auteur nous livre ici une nouvelle satire sociale avec comme fil rouge les questions identitaires. Un roman riche, à l’humour acide, qui décrit dans toute leur complexité les dérives de notre époque.

Le voyant d’Étampes, d’Abel Quentin, aux éditions de l’Observatoire, 380 pages, 20€.