Cali se livre en toute sincérité: «Aujourd’hui je joue dans des clubs mais je m’en fous»

Véritable troubadour des temps modernes, comme il aime se qualifier, à 53 ans, Cali vient de sortir «Voilà les anges», son troisième roman. De passage à Bruxelles, c’était l’occasion de revenir avec lui sur près de 20 ans de carrière et sur tous les anges qu’il a rencontrés.

par
Thomas Wallemacq
Temps de lecture 10 min.

Cali n’est pas seulement un chanteur populaire. Depuis 2008, il est également écrivain. À l’occasion de la sortie de son troisième roman «Voilà les anges», l’artiste français était à Bruxelles pour deux jours de promo. L’occasion de revenir sur sa carrière, ses succès, le confinement ou encore la situation politique en France.

Comment décririez-vous «Voilà les anges»?

Cali: «Je le décrirais comme un voyage. En 2018, j’ai écrit mon premier roman ‘Seuls les enfants savent t’aimer’. C’était l’histoire d’un enfant qui perd sa maman à 6 ans et c’était 100% autobiographique. Le deuxième, «Cavale, ça veut dire s’échapper», c’était l’adolescence du même môme et c’était à 90% autobiographique. Là, c’est vraiment un roman avec mon avatar, dans une réalité relative. J’ai mélangé des trucs vrais avec des trucs complètement romancés. Je n’ai jamais fait de prison par exemple, pas encore en tout cas! (rires)»

Qui sont ces anges auxquels vous faites allusion?

«Parfois, souvent même, dans la vie, quelqu’un te prend la main, te ramène vers la lumière et rend ta vie belle. C’est un ange et je crois en ça. Tu croises quelqu’un et tu sais que c’est cette personne qu’il faut suivre car elle va te faire du bien et elle t’amène vers le meilleur. Ça m’est arrivé quand j’avais 6 ans dans mon village et que j’ai rencontré Alec. Je venais de perdre ma maman et lui ses parents se déchiraient. On s’est dit qu’on resterait à la vie à la mort ensemble et près de 50 ans plus tard, on est toujours ensemble. On se tire vers le haut quand on a des soucis et on continue à avancer comme ça. Il y a cinq ans, j’ai rencontré au Luxembourg, John, un gars qui bosse dans la culture. On s’est regardés, on s’est souri et on savait. Ce sont des gens comme ça qui te donnent confiance dans la vie. C’est encore au-dessus de l’amour. Je pense que le mal de notre société, c’est la solitude. À partir du moment où tu es seul, le feu s’éteint et tout est fini. Pourquoi les gens se foutent en l’air? C’est parce qu’ils n’ont pas trouvé la dernière main pour leur dire qu’ils ne sont pas seuls.»

Comment s’est passée l’écriture de ce roman?

«Je n’avais pas de plan. Chaque fois que je me couchais le soir, j’avais hâte de me réveiller et de reprendre le lendemain car je ne savais pas ce qu’il allait se passer après. J’ai adoré inventer cette histoire sans aucune limite, en me disant ‘Je m’en fous, j’y vais’. J’aimais bien cette idée de rédemption en trois actes, un chemin vers la lumière. J’écris toujours à la main sur des cahiers d’écoliers. Si vous ouvrez mon sac, j’ai des feuilles partout. Mes deux premiers romans, c’est ma chérie qui les a tapés pendant que je lui dictais au-dessus de son épaule. Mais elle ne pouvait pas faire celui-ci. J’ai donc pris mon sac avec mon seul exemplaire et je suis monté à Paris chez un ami. Le soir, en allant à l’hôtel, j’avais perdu mon sac. Je pleurais. Je suis allé voir le gars à l’accueil et je lui ai dit qu’on allait boire un whisky tous les deux. J’avais écrit un truc. Ça valait ce que ça valait et si je l’avais perdu c’est que ça ne devait pas être publié mais j’étais quand même triste. Pendant la nuit, il a frappé à ma porte. En fumant une clope dehors, il avait retrouvé mon sac. Il pleuvait et il avait suivi un ruisseau jusqu’à une bouche d’égout. Je l’ai pris dans mes bras et je lui ai dit qu’il était mon ange.»

Où et quand écrivez-vous vos textes?

«Pas chez moi. J’ai mes quatre enfants et ça fait des années que je n’écris ni chanson ni rien chez moi car je suis papa à 100%. Comme je suis beaucoup sur la route, j’écris sur la route et j’aime beaucoup ça. Je peux ne pas écrire pendant un long moment. Là dans les deux mois derniers, je viens d’écrire 25 chansons. J’aime bien cette idée de ne pas avoir de recette et d’aller chercher l’émotion partout.»

Comme dans beaucoup de vos chansons, le roman parle d’amour et de rupture. Est-ce un sujet inépuisable pour vous?

«Oui, c’est le cas depuis la nuit des temps. Après le premier album, je m’étais demandé pourquoi il avait si bien marché. C’était parce que j’avais vécu une histoire d’amour terrible et une séparation. J’avais voulu me sauver la vie en écrivant des chansons. Quand la nana qui m’avait quitté a vu les textes, elle m’a dit que je n’avais pas intérêt à chanter ça. Là, je me suis dit: «Yes!!!» (rires). Quand c’est sorti, plein de gens avaient vécu exactement la même chose. C’est universel.»

Comme vous, le narrateur s’appelle Bruno, il a 53 ans et est originaire de Perpignan. Il rêvait de devenir une rock star. Vous qui avez connu sur le succès sur tard, est-ce que c’était aussi votre cas?

«Non. Je me souviens quand j’avais 13 ans, j’assistais à un concert de Thiéfaine sur la place de mon village. J’étais avec un pote et on se demandait ce qu’on ferait quand on serait grand. À l’époque, je ne faisais pas encore de musique et je lui avais répondu que je voulais faire un métier où tu peux voir le monde, troubadour, et avoir plein d’enfants. Aujourd’hui, je suis troubadour et j’ai quatre enfants.»

Pour le narrateur, le succès est une catastrophe. Avez-vous déjà eu ce sentiment?

«Non. Finalement, même si on en a envie, c’est très louche quand un succès perdure. Si tout le monde t’aime tout le temps, c’est qu’il y a un truc qui est bizarre. Ça veut dire que tu t’es collé à ce que les gens veulent. Pour moi, être artiste, c’est aller fouiller des pistes que des gens ne te croient pas capables d’aller chercher. Ça va leur plaire ou pas. Tu vas perdre des gens, tu vas en trouver d’autres. Même si tu n’as plus personne, tu auras été au bout de ce que tu voulais faire. Je crois que c’est ça le rôle d’un artiste. Je viens d’un petit village qui s’appelle Vernet-les-Bains. J’ai eu le bac mais je n’avais aucune capacité pour être bon dans quoique ce soit. Je n’étais pas méchant mais déconneur et pas assidu. Je ne sais pas pourquoi c’est tombé sur moi mais quand le succès m’est tombé sur la gueule, j’ai pu voir le monde entier et me promener. Après j’ai des hauts et des bas. J’ai fait beaucoup de ventes de disques et aujourd’hui moins, mais je fais toujours des concerts. J’ai fait des concerts dans des Zénith et aujourd’hui je joue dans des clubs mais je m’en fous. Je suis heureux de jouer. Mais si je n’avais pas rencontré ce succès au départ, je ne serai pas là en train de vous parler. Donc non pour moi le succès n’est pas une catastrophe. C’est une bénédiction et une chance énorme.»

Est-ce que comme le narrateur, vous avez déjà eu honte de votre tube ‘C’est quand le bonheur?’?

«C’est une chanson que je remercie tous les jours. J’en suis tellement fier. Quand je vois des groupes que j’adore qui ne jouent plus leur chanson fétiche parce qu’ils en ont marre, c’est un scandale. Pour déconner, je dis souvent: ‘Si vous voulez faire une chanson qui marche, il suffit de répéter 50 fois la même chose’. Évidemment c’est pour déconner. Je suis tellement heureux quand je commence ‘C’est quand le bonheur?’ et que tout le monde connaît les paroles.»

Comment avez-vous vécu les différents confinements?

«Une catastrophe. C’était très compliqué et je n’ai rien fait artistiquement. Le confinement et la Covid, c’est une merde et ça ne m’a aidé en rien dans ma création. Mon dernier album est sorti deux jours avant le premier confinement. La tournée qui suivait a été annulée. Mais ce n’est pas ça… J’ai fait une dépression. Une vraie dépression. Ça ne m’était jamais arrivé. J’étais chez moi comme tout le monde et j’ai regardé mes enfants en me disant: ‘Qu’est-ce qu’on leur laisse?’. Ça m’a bousillé. Alors que j’essayais de me sortir de là, j’ai vu passer un sondage disant que 43% des Français trouvaient le confinement merveilleux. Tu peux te dire que c’est bien parce qu’on est habitués à aller au boulot tous les matins et qu’on est à la maison mais tu ne peux pas mettre le mot merveilleux. Il y a des gens qui meurent, des gens que tu ne peux pas aller enterrer. Ça m’a bouleversé et j’ai fait une vraie dépression. Après, lors du deuxième confinement, je me suis dit qu’il fallait être un peu plus philosophe et aujourd’hui je suis philosophe. C’est une catastrophe mais je m’accroche au fait que nos enfants ne feront pas la même connerie que nous et qu’ils vont mesurer la fragilité de la vie et de la planète. Je le vois bien avec ma fille de 16 ans.»

Vos concerts en Belgique ont été reportés plusieurs fois, notamment celui à la Madeleine. Qu’avez-vous ressenti?

«Évidemment, ça fait du mal quand ton téléphone vibre et que ton tourneur t’annonce que toutes les dates sont annulées. J’ai vraiment envie de finir par le concert à La Madeleine à Bruxelles en février. Mais dès la fin du mois, je redémarre une tournée solo, guitare/voix. Je vais donc repasser par la Belgique. Je sais que je vais revenir.»

Vous avez toujours été engagé politiquement. Que pensez-vous de la situation actuelle en France à l’approche des élections de 2022?

«Depuis des années, je suis toujours engagé. Mais aujourd’hui, je m’engage beaucoup plus pour des associations comme ‘Terre des hommes’ ou ‘Les Papas = Les Mamans’. ‘Terre des hommes’ s’occupe d’aider les enfants qui ne peuvent pas se faire opérer en Afrique de maladies cardio-vasculaires. Ils sont en Suisse et je travaille dans la maison d’accueil qui s’occupe d’eux avant l’opération. C’est important. Pour la Belgique, je suis dans une association qui organise des enchères pour récolter de l’argent pour les victimes des inondations du 14 juillet. Je travaille aussi avec l’ONG ONE qui combat l’extrême pauvreté et les maladies évitables. Je bosse aussi avec des migrants. Tout ça c’est du concret. La fraternité, c’est le lien qui nous unit entre humains. Il n’y a pas de question de frontières. Si tu vois quelqu’un qui va mal, tu essaies de l’aider. Ça, ça me plaît mais la politique de moins en moins… Quand tu vois en France qu’un mec comme Monsieur Z (Eric Zemmour NDLR) tient des propos d’un racisme absolu et qu’il est mis en lumière par les médias parce que ça fait de l’audimat. Je me suis barré deux fois d’un plateau où il était. J’étais à côté d’une fille qui s’appelait Fatima et il lui a demandé de changer de prénom. Tu ne peux pas accepter ça!

En Belgique, vous êtes obligés d’aller voter. Chez nous, les mômes de 18 ans n’y vont plus. Ils ne vont pas chercher la carte et ne veulent plus aller voter. Moi, c’était la première chose que je voulais faire à 18 ans. J’étais tellement fier d’aller la chercher pour donner mon avis. Chez nous, il y a Philippe Poutou, qui est NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) et qui n’a pas encore ses 500 signatures nécessaires pour se présenter à l’élection. Ça serait une catastrophe pour la démocratie que les ouvriers qu’il représente ne soient pas représentés à la présidentielle. Ça veut dire beaucoup de choses».

«Voilà les anges», de Cali, éditions Albin Michel, 208 pages, 17,9 €

Cali sera le 4 février au Théâtre royal de Mons et le 5 février à la Madeleine à Bruxelles