Avec «Abîmes», Sonja Delzongle signe un nouveau thriller glaçant : «Nous sommes des abîmes pour nous-même et pour les autres»

Avec «Abîmes», Sonja Delzongle signe un nouveau thriller glaçant : «Nous sommes des abîmes pour nous-même et pour les autres»

Après le journalisme, comment êtes-vous venue à l’écriture de romans ?

« Ça m’a toujours habitée parce que j’ai été une lectrice précoce, dès mes 5 ans. Petite, j’adorais être malade pour pouvoir lire toute la journée (rires) ! Les premières rédactions que l’on nous demandait en classe, l’air de rien, ça a été un démarrage. Je ne savais pas comment m’y prendre, mais je savais que je voulais, un jour, en faire mon métier. J’ai voulu transmettre au lecteur l’émotion et l’évasion que j’éprouvais en lisant. Transmettre aussi mes préoccupations sociales, sociétales, écologies et environnementales. Et puis l’être humain dans tout cela, tout ce qui va le construire. »

Pourquoi avoir choisi le thriller ?

« J’ai toujours aimé le romanesque. J’ai été bercée de contes, et les contes sont nos premiers thrillers, même s’ils sont édulcorés. Ça faisait écho aussi à une sorte de fascination que j’ai toujours eue pour l’ombre, pour le « Mal », pour tout ce qui relève des monstres. Les monstres des contes sont une métaphore des monstres que notre société produit. J’ai voulu creuser cette âme humaine complexe, faite de contrastes, d’ombre et de lumière. Je pense aussi que chacun est capable du pire. Il n’y a rien de manichéen dans mes thrillers. Il n’y a pas le ‘Bien’ d’un côté, le ‘Mal’ de l’autre, parce que l’on est une mosaïque. C’est assez kaléidoscopique. »

Cette part d’ombre, chacun en porte une en soi ?

« Oui, chacun est capable de déraper un jour. Il y a des gens plus ou moins perméables aux ombres. Cette part d’ombre, chez certains c’est une tristesse, un manque de quelque chose. Chez d’autres, une colère ou une violence. Mes personnages sont faits de ça. Je travaille aussi sur ce que provoque l’enfermement, avec du huis clos en pleine nature. Une nature souvent confrontée au divin dans mes thrillers. Sans être croyante, je pense que quelque chose nous dépasse. L’humain se retrouve dans cette immensité qu’il ne peut pas contrôler. Et cela va faire ressortir le pire comme le meilleur, ça va exacerber les émotions. J’explore aussi les relations interhumaines. Ça m’intéresse étant donné que, depuis toute petite, j’ai peur des autres. »

Peur que l’on vous blesse ?

« Non. C’est difficile à décrire. Ce n’est pas tant parce que c’est différent, plutôt parce que c’est l’inconnu. Finalement, je suis beaucoup plus à l’aise avec les animaux. Ils sont instincts purs. Tandis que l’homme porte en lui des contradictions assez violentes. L’homme n’est jamais satisfait. Il veut toujours être là où il ne peut pas être : dans la vie professionnelle, les relations… On est sans arrêt traversés par des paradoxes. Ce qui fait que, si on ne garde pas un cap, on détruit. C’est pour cela que ça me rassure plus d’être avec des animaux que d’être avec des êtres humains. En réalité, si on connaît bien les animaux, ils sont plus prévisibles et moins fragiles que les êtres humains. »

« Abîmes » nous emmène en pleine montagne, pourquoi ce cadre ?

« Ce cadre extrême me fascine. La montagne me fascine aussi pour son côté métaphorique : j’adore la géologie et l’être humain est une géologie également. Il a ses crevasses, ses failles, ses gouffres… La montagne est insaisissable, indomptable, imprévisible. Il faut beaucoup d’humilité pour l’affronter. Et ceux qui le font, ce n’est pas pour la vaincre elle, c’est pour se vaincre soi. Pour se dépasser soi-même. »

Antoine arrive dans un de ces petits villages de montagne. Il y découvre son ambiance assez particulière…

« Ces villages semblent vivre en quasi autarcie, avec leurs propres règles. Ils sont fermés. Quand un étranger arrive comme Antoine, il y a une volonté de se protéger. Et en même temps, ils ne vont jamais laisser quelqu’un mourir au fond d’un ravin, ils vont tout faire pour le sauver. Face à la montagne, il y a une solidarité incroyable.

Dans ce village, il y a aussi les gendarmes qui incarnent l’ordre. Mais eux aussi ont leurs secrets. Et ne vont pas échapper à cette omerta qui règne dans le village.

Je voulais aussi décrire des communautés qui échappent à l’ordre, aux règles du village. Dans le roman, ce sont ‘Ceux de la Forêt’. Ils ont ce côté plus anar, avec leurs propres règles et une forme de survivalisme.

Dans ce roman, on retrouve les abîmes nietzschéens aussi : on regarde dans l’abîme et l’abîme regarde en nous. Nous sommes des abîmes pour nous-même et nous sommes des abîmes pour les autres. C’est peut-être ça qui me fait peur aussi. Cet inconnu que j’étais à moi-même et que les autres me renvoient. »

En quelques lignes :

Bienvenue au Mont-Perdu, un village de montagne reculé des Hautes-Pyrénées. Depuis le drame qui s’y est joué il y a plus de 20 ans, emportant des vies innocentes, l’omerta règne au village. Le nouveau venu, le lieutenant de police Antoine Mendi, arrivera-t-il à lever le voile sur ce qu’il s’est passé ? Mais lui aussi semble cacher un lourd secret… Lorsqu’un berger découvre une mise en scène macabre dans son pré, accompagné du message « Ont vous auras », le village est saisi d’effroi.

L’immensité de la montagne. Un village replié sur lui-même. Une mystérieuse communauté. La neige qui peut ensevelir tous nos secrets. On est immédiatement happés par l’ambiance particulière d’« Abîmes ». Dès les premières pages, la tension plane. Avec des personnalités complexes et parfois insaisissables, dépeintes en toute subtilité, qui vous feront douter de tout et de tous. Entre suspense et rebondissements (mais peut-être un peu invraisemblable sur la fin ?), une nouvelle intrigue glaçante signée Sonja Delzongle. 4/5

«Abîmes», de Sonja Delzongle, éditions Denoël, 448 pages, 19,90€