Faut-il interdire le sucre aux moins de 18 ans ?

Faut-il interdire le sucre aux moins de 18 ans ?

C’est en 2016, en recevant ses cousins mexicains en France, qu’Émilie Gleason a eu le déclic. En les voyant ajouter deux cuillères de sucre dans leur Coca car ils ne le trouvaient pas assez sucré, elle s’est interrogée. « J’ai découvert que Coca utilisait des quantités différentes de sucre en fonction des populations et des pays. J’ai trouvé ça complètement fou. Je suis tombé sur le livre ‘Sucre – Enquête sur l’autre poudre’ de Bernard Pellegrin qui parle des lobbys et de la manière dont l’industrie nous manipule ». Sa décision est alors sans appel : « Par rage, j’ai arrêté du jour au lendemain le sucre ».

Quelques années plus tard, et avec l’aide d’Arthur Croque, Émilie Gleason a décidé d’aller plus loin, de mener sa propre enquête et de partir à la rencontre de professionnels, d’experts, mais aussi de personnes addicts au sucre.

Le sucre, une drogue comme une autre ?

La découverte de l’addiction au sucre est assez récente. Serge Hamed a été l’un des premiers à en parler en 2007. « C’est une des premières personnes que nous avons rencontrées dans le cadre de notre enquête et il nous a été d’un grand soutien. C’est un addictologue, spécialisé dans la cocaïne depuis 30 ans. Pour ses travaux, il était à la recherche d’un produit non addictif afin de laisser le choix au rat entre la cocaïne et ce produit. Il a choisi le sucre. Contre toute attente, il a remarqué que dans 90 % des cas, les rats déjà cocaïnomanes se tournaient vers le sucre. Il est donc arrivé à la conclusion qu’il y existait une addiction alimentaire au sucre chez le rat et il a laissé d’autres chercheurs développer le concept d’addiction alimentaire chez les humains. »

Le sucre est-il une drogue au même titre que l’alcool et le tabac ? « Pour moi, sans hésiter, même si ce n’est pas encore reconnu officiellement comme tel », souligne Émilie Gleason.

Suis-je ‘food addict’ ?

Ashley Gearhardt a joué un rôle important dans la (re)connaissance de l’addiction au sucre. « C’est une chercheuse américaine qui s’est intéressée aux troubles du comportement alimentaire. Elle a remarqué que les symptômes de l’addiction – les 11 critères qui sont reconnus dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) – sont exactement les mêmes que ce soit pour l’alcool, le tabac ou la malbouffe », explique Émilie Gleason. À partir de cela, Ashley Gearhardt a conçu le barème d’addiction alimentaire de Yale. Cet autotest permet de savoir si l’on est ‘food addict’. C’était très important pour Émilie Gleason d’inclure ce test dans son livre. « Nous avons essayé de le vulgariser avec l’équipe du CHU de Tours. Il a donc été approuvé par des professionnels. Ce sont six pages de questions pointues mais que nous avons essayé au maximum de rendre digeste. »

La force du soutien mutuel

Pour aborder le sujet, Émilie et Arthur ont décidé de se concentrer sur l’addiction. « De fil en aiguille, nous sommes tombés sur les Outremangeurs Anonymes, un programme qui existe en Belgique, en France et en Suisse. On a ainsi rencontré des ‘food addicts’ francophones. Ensuite, nous sommes arrivés aux Food Addicts in Recovery Anonymous aux États-Unis. C’était en plein Covid donc les réunions avaient lieu sur Zoom ».

Ph. Tony Trichanh

Le fait d’assister à ces réunions a été riche en enseignements. Cela lui a aussi permis de trouver l’angle de la BD : aborder l’addiction à travers les témoignages et le parcours de ‘food addicts’. « Il y a beaucoup de désespoir et d’incompréhension de la part de ces gens. J’ai aussi découvert la force qu’avait le soutien mutuel de personnes qui se comprennent. Ils sont tous bénévoles et l’idée est juste de libérer la parole et de parler à des gens qui te comprennent. Ça m’a vraiment donné foi en l’humanité », confie-t-elle.

« Ce n’est pas parce que tu es addict que tu es gros »

Autre enseignement appris par Émilie Gleason : la remise en cause de certains diktats. « Neuf personnes sur dix qui participent au programme Food Addicts sont des femmes, tout ça à cause de la manière dont les diktats de la beauté féminine sont présents dans notre société. J’ai fait cette BD pour déculpabiliser la plupart des gens. On se sent souvent fautif car c’est considéré comme un échec individuel d’avoir un problème par rapport à la malbouffe ou d’être gros par exemple », nous explique la jeune femme.

Elle prend l’exemple du personnage de Iago. « Il a un corps de rêve mais il se purgeait en faisant jusqu’à 5h de sport par jour. Son médecin lui disait qu’il n’avait aucun souci. Mais l’addiction est mentale et pas toujours physique. »

Contrairement à ce que certaines personnes pourraient penser : tous les obèses ne sont pas des ‘food addicts’ et tous les ‘food addicts’ ne deviennent pas obèses. « C’est pour moi le plus gros cliché qui existe : penser qu’une personne est grosse parce qu’elle ne fait pas attention. C’est aussi ce que je voulais mettre en évidence : l’addiction alimentaire touche tout le monde, y compris des anorexiques ou des gens minces. Ce n’est pas parce que tu es gros que tu es addict et ce n’est pas parce que tu es addict que tu es gros », martèle la Bruxelloise.

Faut-il interdire le sucre ?

Le constat dressé par Émilie Gleason dans « Junk Food » est amer. Pourtant, il y a une lueur d’espoir. Elle explique que le Mexique est le premier pays du monde à avoir interdit la vente de snacks et de sodas aux moins de 18 ans, du moins dans certaines régions. « C’est parce qu’ils ont atteint un pic de diabète infantile sucré colossal. C’est donc en réponse et non par prévention. Mais je mets ma main à couper que dans 40 ans le sucre sera considéré comme une drogue douce chez nous », estime-t-elle.

Pour Émilie Gleason, il faudrait non seulement interdire la vente de ces produits aux moins de 18 ans chez nous, mais aussi bannir la publicité. « Il faut vraiment qu’on change, voire qu’on interdise, ce marketing ciblé vers les enfants. Ça crée des addicts en masse. »

Aura-t-on dans les prochaines décennies des bouteilles de soda neutres comme c’est désormais le cas avec les paquets de cigarettes ? C’est une piste envisageable, un espoir pour Émilie Gleason.

« Junk Food », éditions Casterman, 232 pages, 21 €