Un guide pour démonter les arguments climatosceptiques

Un guide pour démonter les arguments climatosceptiques

Vous écrivez que les lobbys climatosceptiques fabriquent surtout du doute…

«Oui, leur but est de créer du doute. Ce lobbying n'est pas différent de celui des pesticides ou du tabac par exemple. Pour ce dernier, il a fallu des dizaines d'années pour lever le doute sur sa dangerosité pourtant flagrante. Il y a plusieurs catégories d'arguments qui distillent le doute en apparence: ceux qui visent à démontrer que le réchauffement n'est pas d'origine humaine, que c'est de la faute du soleil ou de l'activité volcanique par exemple, ceux qui minimisent l'action du C02 ou encore ceux qui discréditent celles et ceux qui portent le discours climatique, comme le GIEC ou Greta Thunberg. J'ai analysé les arguments des climatosceptiques et n'en ai pas trouvé un seul qui résistait à la critique.»

Le GIEC est selon vous la base la plus objective qu'on ait sous la main.

«Les rapports du GIEC sont les documents le plus contrôlés du monde! Des groupes d'auteurs provenant de tous les continents rassemblent les articles scientifiques du monde entier qui ont été préalablement validés et publiés dans la presse scientifique reconnue. Le GIEC en fait simplement la synthèse après avoir encore mené des vérifications. Avant publication de cette synthèse, le texte est soumis à la critique de tous les scientifiques dans le monde qui ont émis le souhait de transmettre leurs commentaires. C'est ce qu'on appelle les «experts reviewers» qui, comme pour les auteurs, ne sont pas rémunérés. Pour le cinquième rapport du GIEC, par exemple, 136.706 commentaires ont été formulés et les auteurs y ont répondu. Au final, le rapport doit être adopté par tous les États qui composent le GIEC, même les plus gros exportateurs de pétrole. À ce jour, toutes les publications du GIEC ont été adoptées à l'unanimité. Je dis souvent cela aux climatosceptiques qui critiquent le GIEC: si vous êtes si sûrs de vous, pourquoi ne pas le dire au GIEC? Celui-ci sera obligé de prendre en compte vos arguments et de vérifier la validité scientifique de vos dires. Mais demandez à un climatosceptique s'il connaît le fonctionnement du GIEC. Il ne s'est probablement jamais penché sur la question.»

Vous expliquez aussi que ces artisans du doute ne sont qu'une poignée d'individus.

«Oui, mais ils font beaucoup de bruit car ils éditent des milliers d'articles sur des milliers de sites internet différents en se servant d'arguments semblables, voire simplement traduits. C'est une petite minorité de scientifiques qui n'a en général très peu de rapports à voir avec la climatologie. Ils sont physiciens, géologue ou météorologue… En tout cas, très rarement des climatologues. Ils n'ont en tout cas édité aucune étude sérieuse sur le climat. Quand on étudie les arguments climatosceptiques, on remarque que ceux-ci reposent sur une série d'erreurs qui les vident complètement d'une quelconque valeur.»

Et cette poignée de faiseurs de doutes est extrêmement bien rémunérée.

«Souvent on entend dire que le GIEC reçoit de l'argent des entreprises des énergies renouvelables, comme si le GIEC était lui-même un lobby. Non seulement c'est un propos qui s'avance sans preuves mais le contraire est vrai: le climatosceptique, lui, est massivement financé. Il existe bien entendu un lobbying des énergies vertes mais qui n'a rien à voir avec le GIEC et qui est extrêmement anecdotique par rapport à celui du climatosceptique. Par exemple, il y a un groupement climatosceptique aux États-Unis qui s'appelle ‘la coalition pour la promotion de la bonne science'. Comme s'il existait plusieurs sciences et que la leur était la bonne. Ce genre de think tanks reçoit de l'argent de deux types de sources: les industries fossiles -ExxonMobil en tête- et les grandes fortunes proches des partis néo-libéraux, souvent proches de Donald Trump d'ailleurs. Comment peut-on dire que les arguments qui proviennent de ces think tank sont objectifs, réalistes, non biaisés, plus valables que ceux du GIEC alors que l'on sait ouvertement que des millions de dollars sont alloués à ces gens? Et il ne s'agit même pas d'une supposition de ma part puisqu'aux États-Unis, ce genre d'entités doit publier ses comptes et ses financements. Entre 2003 et 2010, 91 instituts climatosceptiques ont reçu par an 136 millions de dollars, c'est-à-dire, rien que pour les États-Unis, plus de 20 fois le budget du GIEC. Et dix fois plus que les montants du lobbying des énergies renouvelables. Et ceux qui bénéficient de cette manne financière colossale sont en outre les mêmes que ceux qui défendaient l'industrie du tabac il y a deux décennies. Le lobbying, c'est juste un travail très bien rémunéré, qui vise à influencer nos opinions tout en nous détournant des faits.»

On comprend que le climatoscepticisme organisé l'est pour l'appât du gain mais que dire alors des personnes lambda qui pourraient défendre ce type d'idées? Pourquoi ne veulent-ils pas voir l'évidence?

«Parce que cela remet en question nos modes de vie, notre confort, nos plaisirs: voiture, voyages en avion, consommation excessive… J'ai remarqué également que les climatosceptiques aimaient avoir un côté rebelle. Ils cultivent souvent la théorie du complot d'ailleurs. J'entends régulièrement les climatosceptiques se vanter de refuser d'être dans le politiquement correct. Politiquement correct le réchauffement climatique? Quel gouvernement voudrait annoncer à sa population que demain il lui faudra changer drastiquement son comportement pour pouvoir endiguer le réchauffement climatique? C'est plutôt l'attitude climatosceptique qui est facile et politiquement plus simple à faire accepter aux électeurs.»

On entend de plus en plus le mot climato-réalisme, c'est valable ça?

«C'est surtout de la rhétorique. Le terme ‘climatosceptique' vise à faire croire que ses détenteurs ont seuls l'apanage du scepticisme, du doute. Or, tout bon scientifique doit pratiquer le doute, c'est son job. Cependant, au cours des années, le mot climatosceptique est devenu gênant, alors on a proposé une alternative ‘climato-réaliste', mot qu'essaie d'imposer notamment en Allemagne la jeune youtoubeuse Naomi Seibt, que d'aucuns veulent imposer comme l'anti Greta Thunberg. L'idée est cette fois d'opposer les ‘réalistes' aux ‘alarmistes'. Pour les climato-réalistes, le réchauffement a bien lieu, mais ceux qui attirent l'attention sur ses risques seraient inutilement alarmistes, ils crieraient exagérément au loup pour nous faire ‘paniquer' plutôt que ‘penser'. Pourtant, si vous ouvrez un rapport du GIEC, vous verrez que tout est dans le constat, avec beaucoup de nuances et de prudence, et sans jamais d'alarmisme. Par contre, si vous ouvrez un livre ou un blog écrit par un climato-réaliste, vous retrouverez peu ou prou les mêmes arguments qu'on trouve dans les livres et les blogs climato-sceptiques. On a juste changé l'étiquette et recyclé les arguments, le but étant toujours le même: amener l'opinion à penser -à tort- que le réchauffement n'est pas un gros problème et qu'il est inutile de modifier nos comportements.»

«Chaud Devant: bobards et savoirs sur le climat», de Jean-François Viot, éditions Luc Pire, 149 pages, 16 €