Deux propositions audacieuses sur les scènes ce week-end

Deux propositions audacieuses sur les scènes ce week-end

Daral Shaga

Quand on est contraint de quitter sa terre, qu'emporte-t-on avec soi ? « Daral Shaga » nous emmène sur chemins de l'exil dans les minces bagages de Nadra et de son père. Poussé dans le dos par les malheurs du monde, ce duo s'engage vers un autre monde, idéalisé mais nécessaire à leur survie. Pendant ce temps, un autre homme se lance sur le chemin inverse, le retour au pays natal. Lui n'a rien dans ses poches, sinon ses désillusions. Les deux parcours se racontent en miroir.

Ph. Hubert Amiel

Pour nous raconter ces histoires, « Daral Shaga » allie les disciplines. Initié par Philippe de Coen, figure majeure du cirque contemporain avec sa compagnie Feria Musica, le spectacle allie chant lyrique et cirque contemporain, tout en comptant sur l'apport à la mise en scène de Fabrice Murgia. Le jeune directeur du Théâtre National met sa patte en y injectant le sens visuel, qu'on lui connaît, essentiel au mariage des langages scéniques qui se confondent ici. Là où le chant, sur un livret de l'auteur français Laurent Gaudé, porte les espoirs et les déchirures (la mezzosoprano Michaela Riener, le basse Maciej Straburzynski et le baryton Tiemo Wang incarnent les personnages principaux), c'est un chœur de six acrobates qui va porter sur scène la course vers la liberté, dans tout ce qu'elle a de plus physique.

Ph. Hubert Amiel

La partition métissée de Kris Defoort, exécutée par un trio sur scène, rythme les émotions et les corps. Musique contemporain, jazz, les influences sont aussi nomades que les personnages que la musique entend accompagner. D'abord très sombre, le spectacle se construit en crescendo. D'abord au sol, les artistes circassiens prennent peu à peu de l'altitude. Si l'excellence se ressent, la virtuosité n'est pas explicite. Elle se gagne à mesure que les corps voltigent et se balancent sur portique ou au bout de chaînes. Comme les chercheurs d'asile,  se fracassent aussi, à l'image de ces chercheurs d'asile, sur les grilles dressées aux frontières. Le travail vidéo, des images filmées en direct par les acteurs eux-mêmes et envoyées en avant-scène, nous place au plus près des personnages.

https://vimeo.com/198078401

Tout le monde ne passera pas de l'autre côté. Et c'est en ça que « Daral Shaga » -« celui qui ne meurt jamais »-, trouve son sens. Qu'importe les souvenirs matériels que l'on emporte avec soi, reste les fantômes de ceux qui ont été laissés sur la route. En cultivant leur mémoire, on prolonge leurs espérances en une vie meilleure. « Daral Shaga » n'est pas un spectacle politique au sens propre, mais un poème fort et humain sur les exilés.

"Daral Shaga", au Théâtre National (en co-présentation avec la Monnaie), jusqu'au 15 janvier.

Looking for the putes mecs

Tout est parti d'un délire, ou du moins d'une question que se sont posée Anne Thuot et Diane Fourdrignier. Et si on vivait une expérience de sexe tarifé ? Mais où se trouvent les prostitués hommes ? Les deux artistes ont donc décidé d'enquêter : à la rue d'Aerschot, dans les cinémas porno, dans les sex-shops… Les premières investigations s'avèrent ardues tant les services proposés en ces lieux spécialisés sont majoritairement -pour ne pas dire exclusivement- destinés à un public masculin. Les femmes n'auraient ainsi pas droit, au même titre que leurs frères humains, aux promesses de sensualité des maisons closes. Même sur internet, prendre un rendez-vous avec un escort « de qualité » relève d'un challenge soumis à une offre réduite, pour une demande et des prix qui augmentent.

Ph. D. R.

Pour Anne et Diane, ces premiers constats n'ont été que les déclencheurs d'une réflexion plus profonde. Le recours à un acte sexuel contre paiement n'implique pas l'acte d'amour, mais sous-entend la question du désir. Ici volontairement circonscrit à la sphère féminine, il apparaît comme soumis à des a priori, des idées préconçues que le duo nous renvoie en pleine face par le questionnement. Avez-vous déjà songé à recourir à du sexe tarifé ? Cela met-il en jeu le couple ? Les questions intimes se suivent au micro jusqu'à l'ultime : le fait qu'une femme vous pose cette question la fait-elle passée pour une « salope »?

Ph. Sara Sampelayo

C'est donc une vision du monde qui est ici clairement visée. Un monde où il est plus facile de citer un tableau d'une femme nue que d'un homme nu, un monde où le corps féminin n'est qu'une réponse au désir masculin. Et le désir de la femme qui s'en occupe ? Autant de questions lancées à nos propres contradictions, droit dans les yeux, à nous de reconsidérer nos réponses. L'interaction ne s'arrête d'ailleurs pas là. Surtout pour vous mesdames, faites fi de vos inhibitions, un tête-à-tête à la promesse sensuelle vous est proposé (on ne peut pas en dire plus au risque de les gâcher).

Ph. D. R.

Conçue comme un exposé décomplexé débordant d'humour, « Looking for the putes mecs » nous invite à regarder le désir féminin droit dans les yeux et droit dans les mots. Volontairement, la part sombre de la prostitution n'apparaît qu'en filigrane. Ce spectacle est plutôt conçu comme une audacieuse prise de position pour revaloriser ce que femme veut : un plaisir de la chair pas bien différent de celui d'un homme en somme. Encore faut-il qu'on lui reconnaisse le droit d'y prétendre. À sa mesure, la proposition d'Anne Thuot et Diane Fourdrignier entrouve la porte dans ce qui apparaît encore aujourd'hui comme un véritable mur pour l'égalité hommes-femmes. Et c'est en cela que ce combat sur le discours ambiant nous concerne toutes… et tous.

"Looking for the Putes mecs", d'Anne Thuot et Diane Fourdrignier, à la Balsamine jusqu'au 14 janvier.

Nicolas Naizy

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