De l'«Eldorado» à l'enfer des campos: Fran Kourouma raconte les ténèbres de sa traversée

De l'«Eldorado» à l'enfer des campos: Fran Kourouma raconte les ténèbres de sa traversée

Quand avez-vous commencé ce récit?

«J'ai commencé à écrire lorsque j'étais au Petit Château. Au début, c'était surtout pour échapper au stress quotidien de ma procédure d'asile. J'avais déjà écrit des notes sur mon smartphone dans le désert et sur le sol libyen. Arrivé à Bruxelles, je me suis retrouvé avec plus de 800 pages de notes sur mon téléphone! Là j'ai commencé à rêver que ce récit puisse un jour être publié.»

Pour qui l'avez-vous écrit?

«Je l'ai écrit autant pour les gens d'ici qui prétendent que tout se passe facilement et que l'on vient en Europe pour profiter du système; que pour les frères en Afrique, qui pense que l'Europe c'est l'Eldorado et qu'elle se gagne facilement.

Quand j'ai fait cette traversée, j'ai été confronté à une réalité à laquelle je ne m'attendais vraiment pas: toutes ces humiliations, ces maltraitances et ces séquestrations que je raconte dans le livre. C'était la désillusion. C'était l'étonnement total par rapport à ce que l'on nous chante lorsqu'on est en Afrique. Je voulais que les gens soient conscients de ce qu'il se passe

Quand vous avez quitté la Guinée Conakry, étiez-vous en mesure d'imaginer les épreuves qui vous attendaient?

«Non. Personnellement, je ne voulais pas aller en Europe. Je voulais atteindre les pays maghrébins pour y trouver du travail, ce qui m'aurait permis d'échapper à ce qui m'attendait dans mon pays. En arrivant au Niger, j'ai découvert toutes ces atrocités et maltraitances. Mais on gardait l'espoir qu'en partant vers l'Algérie ou la Libye, ça pourrait être mieux. Quand on est arrivés en Libye, on a découvert l'esclavagisme, la faim, les humiliations, les séquestrations… C'était très compliqué. Alors j'ai espéré qu'en Europe ce serait différent. L'espoir que devant ce sera meilleur, c'est cela qui nous fait voyager de ville en ville et de continent en continent.»

Est-ce qu'il y a un moment où vous vous êtes découragé?

«Il y en a eu quatre. D'abord à Agadez, la ville dans le Sahara qui sépare le Niger de la Libye. On n'était plus en Afrique équatoriale et tout avait changé. Quand je suis arrivé au campo [camp de migrants, ndlr.] la première fois, j'étais complètement déboussolé. Pour la première fois, je me suis découragé mais par rapport à ce qui m'attendait dans mon pays, je ne pouvais pas me retourner. Il fallait avancer, soit vers la Libye ou vers l'Algérie. Ensuite, il y a eu la prison de Bouslim [en Libye, ndlr.]. Quand les geôliers ont tué mes deux camarades. Ils les ont bastonnés jusqu'à la mort parce qu'ils avaient dit la vérité [à des journalistes et des représentants de l'OIM et de l'UNICEF, ndlr.].

Après, ce fut en Italie. Une dame m'a traité de «sale bâtard qui vient profiter de notre pays» alors que je voulais aider un enfant qui allait se faire mal. Ce racisme-là, ça m'a beaucoup étonné. Enfin, ici, lorsque je me suis retrouvé dans la procédure de Dublin.»

C'était une autre sorte d'enfer, une nouvelle incertitude…

«Là, j'étais prêt à craquer. J'étais prêt à me suicider. Avec la procédure de Dublin, tu es dans une position instable: on peut te renvoyer [dans le pays d'entrée, en l'occurrence l'Italie, ndlr.] à tout moment, et sans prévenir. Il faut attendre six mois pour avoir une réponse sur ton dossier. Six mois! Dublin, c'est l'une des plus grandes douleurs que l'on inflige aux migrants. Ils forment des bombes humaines. Il y en a qui pètent vraiment les plombs

Aujourd'hui, est-ce que vous avez pu trouver une forme d'apaisement?

«Oui. Ce livre m'a permis de me libérer d'un poids. Surtout, je rêve qu'il soit lu par un très grand nombre de personnes. Ça changera peut-être la façon de voir les migrants.

J'ai aussi ma famille, mes deux enfants. Je ne veux pas partager toute cette haine, ce vécu très compliqué avec eux. Ils m'aident beaucoup moralement. J'essaie de faire au mieux pour subvenir aux besoins de ma famille. Aujourd'hui, j'ai un travail grâce à l'article 60. Cela me permet d'éviter de vivre aux dépens de CPAS et de ne pas être comme un parasite au sien de la société belge.

Surtout, il y a aussi eu toutes les belles rencontres en chemin, tous ceux qui m'ont soutenu moralement et qui continuent aujourd'hui à me donner de l'espoir. C'est grâce à toutes ces personnes-là que ce passé est en train de m'échapper petit à petit