Baptême étudiant, des origines à aujourd’hui: «les baptêmes sont mieux encadrés et contrôlés»

Alors que les baptêmes étudiants battent leur plein dans les universités et hautes écoles, nous avons voulu revenir en arrière pour savoir comment ce rite de passage a évolué depuis sa création jusqu’à aujourd’hui.

par
Marie Bruyaux
Temps de lecture 5 min.

Les origines

Les premiers baptêmes étudiants remonteraient au 19e siècle avec la création des cercles étudiants à Leuven. À cette époque, de nombreux vols étaient commis pendant la nuit dans l’université. Les étudiants ont alors décidé de créer des communautés, des «cercles» pour empêcher ces larcins et se protéger les uns les autres. Mais les cercles sont devenus la cible de traîtres. Les étudiants ont alors décidé de tester la loyauté des personnes voulant entrer dans le cercle en instaurant un rite de passage, composé d’épreuves.

Au milieu du 19e siècle, le nombre d’étudiants est limité aux «fils de bonne famille». Les études leur fournissent un peu de répit avant leur carrière bourgeoise. Ce sont de joyeux fêtards qui aiment les beuveries et vivent une vie de bohème. Les premiers débordements, déguisements et autres cortèges apparaissent à cette époque. Mais la Première Guerre mondiale va tout stopper. Ce n’est que vers 1925 que l’on connaît une timide résurgence du folklore estudiantin qui sera de nouveau arrêté par la Seconde Guerre mondiale. On ne parlait pas encore de baptême au sens où on l’entend aujourd’hui mais les régionales -des associations regroupant les étudiants de même origine géographique- existaient déjà. À l’époque, des journaux satiriques ont été créés ainsi que des manifestations traditionnelles. A Liège, une nouvelle fête baptisée la Saint-Torê a été créée en 1949. Mais dans les années 50, les étudiants s’intéressent davantage à la politique et au syndicalisme qu’au folklore. Dans les années 60 et 70, c’est le mouvement hippie qui a pris toute la place.

L’évolution

Ce n’est que dans les années 80, après l’essoufflement de l’activisme politique, que les étudiants, plus isolés du monde extérieur, recommencent à guindailler. Le nombre d’étudiants et surtout d’étudiantes augmente considérablement, notamment grâce aux conditions d’accès aux bourses qui se sont largement facilitées. Et les cercles reprennent vie.

Depuis le début de sa création au 19e siècle, le baptême étudiant a beaucoup évolué. Désormais, il consiste à intégrer les nouveaux élèves dans le cercle de leur faculté en leur faisant passer des épreuves sur plusieurs semaines. Durant ces épreuves, aussi physiques que psychologiques et qui sont tenues secrètes, les bleus doivent se soumettre aux anciens. Selon les organisateurs, ces épreuves sont destinées à créer des liens, à s’ouvrir davantage mais aussi à repousser ses limites et à apprendre l’humilité. Le baptême n’est pas obligatoire et peut être interrompu à tout moment. À l’issue du baptême, les nouveaux élèves sont intégrés et félicités par les anciens. Certains voient le baptême comme un rite de passage amusant, d’autres estiment qu’il s’agit d’épreuves dégradantes et humiliantes.

Quentin Le Bussy, 41 ans, ancien comitard à l’ULiège, a présidé l’AGEL (Association générale des étudiants liégeois) en 2002. Quand on lui demande comment il décrit l’évolution des baptêmes sur les 20 dernières années, il répond qu’il y a eu «une grande réflexion sur l’image projetée. Les fondamentaux sont respectés mais sur la forme, les baptêmes correspondent plus au monde actuel. Il y a toujours des comités plus folkloriques et d’autres plus bibitifs. Mais ce qui était toléré dans l’espace public il y a 20 ans ne l’est plus aujourd’hui. Les baptêmes sont mieux encadrés et contrôlés. C’est beaucoup moins risqué que quand moi je l’ai vécu. Je pense aussi que les étudiants qui organisent les baptêmes se rendent compte que s’il y a quelque chose qui foire, les conséquences peuvent être vraiment problématiques pour eux.»

L’ancien comitard, qui intervient chaque année auprès de nombreux étudiants pour leur parler folklore mais aussi responsabilité individuelle, pointe deux aspects qui ont beaucoup changé ces dernières années. Tout d’abord le rapport à l’alcool: «Ils ont 20 ans et se collent des ‘mines’ évidemment, mais il y a une vigilance beaucoup plus importante pendant les activités sur ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas.» Le deuxième aspect est celui du consentement. «Faire son baptême, c’est participer à un jeu de rôle pour adultes qui dure six semaines. Les participants acceptent les règles du jeu ou pas. La notion de consentement, après #metoo notamment, est devenue centrale. L’aspect ‘retour safe’ est aussi davantage pris en compte qu’à mon époque. Évidemment, il y a encore des incidents, certains dramatiques, mais on fait beaucoup plus attention que dans le temps.»

La codification

Des débordements et incidents plus ou moins graves ont en effet déjà eu lieu dans différentes écoles du pays. Pour les prévenir, les baptêmes sont désormais de plus en plus codifiés par les autorités académiques. La mort d’un étudiant en 2018 en Flandre a ému toute la Belgique. La fédération des établissements d’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles (ARES) a alors décidé de mieux encadrer les baptêmes. En février 2020, une charte a été mise en place dans toutes les hautes écoles et universités francophones. Cette charte interdit les traitements dégradants, attentats à la pudeur, propos racistes, alcool à profusion ou autres chants sexistes. La charte postule également en préambule l’obligation de laisser aux étudiants le libre choix de participer aux activités de baptêmes sans que cela n’impacte les études. Selon Quentin Le Bussy, faire son baptême n’est plus aujourd’hui une contrainte du point de vue scolaire. «Ça l’a été pendant des décennies en médecine vétérinaire. Aujourd’hui, tous les étudiants ont accès aux notes de cours. De mon temps, je devais parfois me cacher de certains profs parce que sinon, je savais que j’allais avoir des difficultés. L’arbitraire était tangible à cette époque.»

La charte recommande aussi aux organisateurs de baptêmes de suivre des formations (prévention des risques en matière de santé physique et psychologique, juridiques et responsabilité personnelle, premiers secours). Les cercles qui ne respectent pas cette charte ne reçoivent plus leur agréation par les autorités académiques et risquent des sanctions. Bien que la plupart des écoles possédaient déjà leurs propres règles, cette nouvelle charte constitue donc un socle commun minimal à toutes les institutions d’enseignement supérieur.