Dans « Ce que nous sommes », Zep imagine notre futur en 2113 : «En tant que citoyen, le métavers me terrorise»

Dans « Ce que nous sommes », Zep imagine notre futur en 2113 : «En tant que citoyen, le métavers me terrorise»
Ph. Valérie Martinez

Quel est le point de départ de « Ce que nous sommes » ?

« C’est une information que j’avais entendue au sujet d’un projet de recherche qui s’appelle ‘Human Brain’ et qui est la modélisation numérique d’un cerveau humain. J’ai essayé d’imaginer ce qu’on pourrait faire si nous étions connectés à un cerveau numérique. En quelque sorte, j’ai déjà actuellement un exo cerveau, c’est mon téléphone portable. J’ai accès à plein d’informations quasi immédiatement. Cela entraîne que mon cerveau est déjà plus paresseux et qu’il mémorise moins de choses. Je ne connais plus les numéros de téléphone de mes proches, je mémorise moins de dates, etc. J’accepte petit à petit de déléguer beaucoup de choses à la machine. En poussant le curseur un peu plus loin, on peut imaginer que dans quelques décennies, voire même avant, on sera connecté directement à des machines. Dans le meilleur des cas, on pourrait par exemple imaginer que les langues que nous apprenons péniblement soient directement intégrées dans nos cerveaux. »

Ces derniers mois, on parle beaucoup du métavers. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

« En tant qu’auteur de fiction, ça me fascine et en tant que citoyen, ça me terrorise. On est en train d’avoir comme projet pour l’humanité d’aller de plus en plus habiter dans un monde qui n’existe pas, alors qu’on n’a pas encore réussi à habiter le nôtre correctement. Je pense qu’on n’a pas encore vraiment trouvé notre nature humaine. Cet humain augmenté dont on parle, c’est en réalité un humain diminué. »

Les nouvelles technologies entraînent-elles inévitablement une fracture dans la société ?

« On le voit déjà. Les technologies ont un coût énergétique énorme. Ça a été une des premières discussions que j’ai eues avec Pierre Magistretti qui est un scientifique qui travaille sur le projet ‘Human Brain Computer’. Il me disait de ne pas oublier que notre cerveau fonctionne avec 20 watts, l’équivalent d’une petite ampoule. Le jour où on arrivera à finaliser ce projet, un cerveau consommera l’énergie d’une ville en électricité. Il est donc assez improbable qu’un jour nous ayons tous un cerveau numérique. C’est un transhumanisme qui va s’adresser à une toute petite partie de la population qui va absorber toute l’énergie qu’il y a sur Terre et le restant va devoir se débrouiller sans électricité. »

Pourquoi le fait d’avoir ce regard scientifique du professeur Magistretti était important pour vous ?

« C’est intéressant d’avoir dans la science-fiction un dialogue entre la science et la fiction. Je raconte une fable, ce n’est pas un ouvrage scientifique, mais j’aime que mon histoire se base sur des éléments qui sont presque possibles ou pourraient être possibles. J’ai placé cela dans 100 ans car cela me laisse une sorte de distance poétique pour montrer que la société a pu basculer dans autre chose, mais on peut imaginer ça bien avant. C’est ce qui me plaît dans le genre de l’anticipation, c’est le fait d’inventer un futur possible qui doit soulever des questions. »

Cette année, Titeuf fêtera ses 30 ans. Quel regard portez-vous sur votre œuvre ?

« Quelle incroyable histoire. Il a été traduit dans le monde entier. Je suis allé rencontrer des lecteurs en Afrique, en Asie, dans les pays de l’Est. Il a été adapté au cinéma, à la télé, au théâtre, en marionnettes, en jeux vidéo. Il y a même une exoplanète qui porte son nom. Mais toute cette partie ne m’appartient pas. Moi je fais un livre et une fois qu’il est sorti, je ne décide pas de son succès. Je suis hyper reconnaissant de ça. Jamais je n’aurai imaginé qu’il m’arriverait un truc pareil. »

Quels sont vos projets futurs ?

« Depuis le début de l’année, je travaille sur un album de musique avec une chanteuse suisse d’origine espagnole qui s’appelle Martinez. On est en train de préparer un album folk/rock qui devrait sortir cet automne. Je compose avec elle et à nous deux, on joue un peu de tous les instruments. Ça me plaît beaucoup de faire ça. Je trouve ça rigolo de commencer une carrière de musicien à 55 ans. Quand je vois les Rolling Stones, je me dis que j’ai encore un bel avenir devant moi rires. Et puis, cette année, ce sont les 30 ans de Titeuf et il devrait y avoir pas mal de choses à faire, peut-être un nouvel album, je ne sais pas encore. »

En quelques lignes

En 2113, les individus les plus fortunés sont équipés d’un second cerveau totalement connecté. Ils n’ont par exemple plus besoin d’apprendre des langues étrangères. C’est un module qui s’installe en quelques minutes. Mais lorsque, après avoir été piraté, Constant perd ses « améliorations », il se retrouve complètement démuni. Il ne sait plus lire, plus écrire. Il partira alors sur les traces de son identité réelle. En partant du constat qu’en voulant créer un humain augmenté, les hommes ont créé l’humain assisté, Zep livre un fantastique récit d’anticipation qui amène à la réflexion et suscite de nombreuses réflexions.4/5

« Ce que nous sommes », de Zep, éditions Rue des Sèvres, 88 pages, 20 €