Qipana : Une entreprise de commerce équitable victime du réchauffement climatique

Qipana : Une entreprise de commerce équitable victime du réchauffement climatique

Comment pourriez-vous décrire Qipana?

«C'est une organisation de femmes qui a été créée en 2003. Elles sont 27 à travailler dans l'entreprise alors qu'une cinquantaine de personnes travaillent plus indirectement. Nous produisons des vêtements en fibres d'alpaca biodégradables destinés à des adultes, des femmes, des enfants… dans le cadre du commerce équitable. Nous travaillons beaucoup sur le genre avec les femmes parce que malheureusement il y a pas mal de violence machiste comme des féminicides en Bolivie. À travers l'entreprise, nous souhaitons donc leur donner du pouvoir notamment financier.»

Comment est née l'entreprise?

«Avant je travaillais dans une entreprise mais avec trois enfants je pensais que ce serait plus facile de rester à la maison. Mais en fait, c'était tout le contraire. Je ne gagnais pas d'argent et je devais tout le temps demander à mon mari des sous pour acheter le pain. Du coup, je ne me sentais pas autonome. J'ai donc monté ce projet avec un groupe de femmes»

Pourquoi avoir choisi de travailler la laine d'alpaca et de lama?

«L'alpaga est un animal que l'on trouve en pleine altitude. Culturellement pour les peuples aymara et quechuas, c'est un animal qu'il faut respecter, qui vit librement, qui fait partie de la famille et donc il faut en prendre soin. Cela semblait donc logique dans notre démarche. La laine d'alpaca permet aussi de proposer des produits différents qui changent de l'acrylique ou simplement du coton.»

Vous utilisez une technique de tissage traditionnelle et artisanale. Comment transmettez-vous cette technique?

«C'est effectivement une technique traditionnelle que les femmes savent, en général, travailler et qu'elles apprennent de génération en génération. Dans l'entreprise, elles améliorent l'aspect technique comme savoir coudre quelque chose ou tricoter à la bonne taille. Mais la base est déjà présente.»

Y a-t-il une vocation de réintégration professionnelle pour ces femmes?

«Il s'agit en général de femmes de la population aymara qui ont leur culture, leur petite ferme, une vie de famille et qui restent donc sur place. Mais il y a aussi des cas sociaux plus difficiles comme des jeunes femmes de 15 ans qui vont avoir un enfant, des personnes plus âgées qui ont du mal à subvenir à leurs besoins ou encore des mères de famille qui ont cinq ou six enfants et qui ont été abandonnées par leur mari. Donc ce travail, c'est un moyen de subsistance pour elles. Ce n'est pas pour aller travailler ailleurs plus tard.»

Qui sont vos clients?

«90% des produits que nous fabriquons sont dédiés à l'exportation et 10% sont vendus localement. Cette matière est très chère pour les Boliviens. Moi-même, je dois économiser un petit peu pour pouvoir m'acheter un vêtement, ce qui explique cette répartition. Le salaire mensuel minimum est d'environ 316 $ (283 euros environ, NDLR) et un vêtement coûte environ 42 $ (37 euros environ, NDLR).»

Comment met-on en place un projet de commerce équitable?

«Nous nous sommes aidés des règles du commerce équitable pour se mettre à niveau et rentrer dans ce secteur. Nous avons pris garde à respecter ce qui était important pour nous comme redonner du pouvoir aux femmes dans le pays.»

Comment s'est passée votre prise de contact avec Oxfam?

«Une première chose a été l'aide des touristes étrangers qui venaient en Bolivie et qui nous ont aidés à rentrer en contact avec les bonnes personnes. Ensuite, nous avons cherché sur internet pour voir quelles étaient les entreprises qui travaillaient dans le commerce équitable comme Oxfam. Nous les avons contactés et ils sont venus vérifier si nous étions bien en accord avec les règles. C'est comme cela que ça a commencé».

L'entreprise est-elle aujourd'hui viable?

«Ce n'est finalement pas si facile de travailler avec le commerce équitable pour plusieurs raisons comme l'environnement. De nombreux clients nous expliquent que les hivers sont de plus en plus courts et vu que nous fabriquons des vêtements chauds cela pose problème. Il y a donc moins de commandes et moins de travail. Ensuite, il y a la concurrence avec des produits venus de l'extérieur comme du marché chinois. Les gens vont donc naturellement se diriger vers ces produits-là qui sont plus abordables plutôt que vers les produits locaux.»

Vous devez donc réadapter votre collection par rapport au changement climatique?

«Oui, nous avons pensé à d'autres solutions comme travailler sur la confection de vêtements moins chauds notamment avec de la soie et du coton. Mais ces vêtements doivent passer le test des distributeurs comme Oxfam, ils sont également plus légers et ne coûtent pas le même prix qu'un vêtement en laine d'alpaca, donc ce n'est pas forcément équivalent pour l'entreprise»

Laura Sengler