Le droit Covid touche plus durement les femmes

Le droit Covid touche plus durement les femmes

"Il est évident que le confinement prend une dimension beaucoup plus lourde lorsqu'on est soumis aux violences familiales, dont les femmes sont majoritairement victimes", avance la constitutionnaliste de l'UMons pour illustrer la nécessité de tenir compte du genre dans la prise de décisions.

Autre exemple: le télétravail. "La règle a un impact genré, beaucoup plus fort sur les femmes que sur les hommes. Surtout avec des enfants à domicile", poursuit la constitutionnaliste.

Si des progrès sont réalisés, les chiffres rappellent l'inégalité criante dans le domaine, avec "les femmes qui restent en première ligne dans la zone domestique".

En 2016, une étude sur l'emploi du temps de l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes révélait ainsi que les hommes consacraient chaque jour une heure quart de moins que les femmes aux tâches ménagères. Une durée qui n'a presque pas évolué.

Un retour en arrière

Les femmes dédient aussi deux fois plus de temps aux soins des enfants et à l'éducation. "On a peu, voire pas du tout pensé le retour en arrière que constitue cette règle pour les femmes", obligées de "retourner au milieu des layettes, des casseroles et des fourneaux". "Le fait de pouvoir travailler à l'extérieur, c'est une conquête", rappelle Mme Bourgaux. "Cela a permis aux femmes de sortir des obligations qui leur sont traditionnellement dévolues: les tâches ménagères, s'occuper des enfants..."

Le gouvernement "aurait pu prendre en compte qu'une des raisons pour ne pas respecter l'obligation de télétravail, ce sont les conditions dans lesquelles on se trouve à domicile." La situation des familles monoparentales, dont presque la totalité ont une femme à leur tête, montre encore l'absence de perspective genrée.

Les mesures sanitaires, comme l'obligation de se limiter à un seul contact social, ne tiennent pas compte de la réalité de ces familles, qui se retrouvent dépourvues d'aide extérieure. "Le droit Covid-19 est très traditionnaliste, pensé pour des familles hétérosexuelles, non séparées ou divorcées et où les parents vivent sous le même toit", résume Anne-Emmanuelle Bourgaux.

"Un casse tête imcompréhensible"

Dès que l'on sort de ce schéma, des "difficultés incroyables se posent pour appliquer ces règles. (...) Le droit est compréhensible, applicable, lisible et interprétable pour la famille 'typique' mais devient un casse-tête incompréhensible dès le moment où il y a des familles recomposées, monoparentales..."

Pour la constitutionnaliste, "l'une des clés d'explication est que ceux qui ont le pouvoir, que ce soit politiquement ou dans les structures, sont essentiellement des hommes". Plafond de verre oblige, le fait d'être chef reste "l'empire des hommes", souligne-t-elle.

Alexander De Croo, Frank Vandenbroucke, Yves Van Laethem, Emmanuel André, Marius Gilbert, Marc Van Ranst, Philippe Devos... Ceux qui s'expriment sont majoritairement des hommes. Moins d'un quart des participants au Comité de concertation - qui regroupe des représentants du pouvoir fédéral et des entités fédérées - sont des femmes.

La plupart des mesures ont aussi été prises sans les parlementaires, alors que les parlements du pays se sont fortement féminisés depuis la fin du siècle dernier. "Ces progrès d'égalité ne servent à rien si, au moment de prendre des mesures, on se passe complètement de ces institutions", relève Mme Bourgaux.

Système pyramidal masculin

Les exécutifs se sont également féminisés, avec notamment un gouvernement fédéral qui compte même plus de femmes ministres. "Mais cela reste l'empire des ministres-présidents. Il suffit de voir les conférences de presse: ce ne sont que des hommes."

Ce système pyramidal masculin présente "deux échecs: celui de la représentation des femmes dans la décision publique, mais aussi celui de notre gouvernance. Ce modèle ne fonctionne pas. Il est important que ceux autour de la table, qui prennent les décisions, soient ceux qui sont au turbin", insiste-t-elle.

"Quel est le sens de cette pyramidalisation à outrance? ", s'interroge Anne-Emmanuelle Bourgaux. Actuellement, "on a cette impression de décisions qui nous tombent dessus, coupées complètement des réalités de terrain que l'on vit, des réalités quotidiennes." Il faudrait au contraire "prendre au sérieux les convictions, connaissances et expériences qui partent du bas, constitué de beaucoup de femmes (infirmières, professeures, aides-ménagères, etc.), plutôt que de les exclure", plaide-t-elle.

"Un vrai paradoxe"

Dans cette crise, "on a la sensation que la lutte pour l'égalité entre les femmes et les hommes est un luxe qu'on ne peut se payer en période critique. Mais ce n'est pas comme cela que ça marche. La Constitution a été changée pour garantir expressément l'égalité femmes-hommes et celle-ci ne peut être suspendue. La Constitution ne dit pas d'y prêter attention quand on a le temps, mais d'y faire attention tout le temps".

"Rarement une crise a atteint aussi manifestement les secteurs gérés par les femmes, et rarement une crise a été aussi peu gérée par les femmes. C'est un vrai paradoxe", conclut Mme Bourgaux.