La pie, ange ou démon ?

La pie, ange ou démon ?

Pratiquement tous les chercheurs mettent en évidence que nos pies sont de redoutables prédateurs de chenilles, larves de tipules, voire de charançons. Les vertébrés consommés sont plutôt des charognes, principalement des lapins tués par les voitures. Très peu de mentions de pillage de nichée. Alors ? Les bébés pies sont nourris, pendant les premiers jours de leur existence, de proies d'une taille moyenne de 7 mm. Par la suite, la taille des proies augmente. Cette règle générale n'exclut toutefois pas l'exploitation d'une ressource localement abondante. L'adulte nourrissant devra trouver un compromis, lors de ses recherches, entre la détection et la capture de grosses proies, plus rares et difficiles à maîtriser, et celles des petites proies, souvent plus abondantes mais demandant plus de temps pour être récoltées.

Ainsi, un poids, un campagnol vaut 54 larves de tipule ou 3 500 charançons ! Mais si l'arbre qui soutient le nid est envahi de chenilles ou charançons, leur prédation peut être plus intéressante que la recherche d'un hypothétique mulot, très difficile à capturer. Nos pies recherchent le plus souvent la nourriture de leurs jeunes au sol, comme le régime alimentaire l'atteste. C'est là que les choses se gâtent car c'est sur les sites de chasse qu'elles rencontreront leurs principaux rivaux (et cousins) : le geai et la corneille.

Ph. Magalie Tomas Millan

Les cousins terribles

Une compétition de longue date oppose corneilles et pies. La corneille est généralement très agressive vis-à-vis de la pie, qu'elle chasse des sites de gagnage. Des observations détaillées ont montré que les pies restent plus longtemps dans les prairies où il n'y a pas de corneilles que dans les prairies occupées. D'autre part, la corneille mène une vie infernale aux pies en train de se reproduire, volant les matériaux du nid et allant jusqu'à kidnapper oeufs et poussins. Ainsi, 4 % seulement des pies ayant une corneille dans leur voisinage arrivent à mener à bien une nichée ! La pie en est réduite à construire son nid dans des buissons très denses ou le plus haut possible dans les arbres, là où la flexibilité des branchettes rend l'approche des corneilles difficile.

Entre la pie et le geai, la compétition est d'un autre ordre. Tous deux sont de morphologie très semblable, même poids, même taille, et la concurrence alimentaire est importante. Cette concurrence s'exerce au détriment de la pie, qui voit son succès reproducteur très nettement diminuer lorsque des geais nichent dans les environs. Des chercheurs ont montré que la proportion des couples de pies qui réussissaient à mener des jeunes à l'envol passait de 42 %, en l'absence de geai, à 17 %, en leur présence.

Ph. Magalie Tomas Millan

Humains, mes amis

Il ne reste donc plus à notre infortunée pie qu'à trouver refuge chez les humains. Corneilles et geais sont généralement beaucoup plus distants vis-à-vis de l'Homo sapiens. Mais c'est là que les choses se gâtent en ce qui concerne son image de marque. Il faut bien avouer que la tâche de ces courageux parents n'est pas simple : dans un univers aseptisé par force herbicides et insecticides, la découverte des légions de graines, fruits sauvages, chenilles et autres invertébrés nécessaires à l'élevage des jeunes tient de l'exploit.

Est-il dès lors étonnant que certaines pies exploitent les nids des petits passereaux du voisinage ? Si les chercheurs font rarement mention de telles déprédations, c'est qu'ils ont l'art de choisir des sites d'étude verdoyants et calmes. Lorsqu'une personne entreprend d'aménager un terrain, il est peut-être bon qu'elle se pose la question suivante : quel déséquilibre vais-je provoquer et quel profiteur va l'exploiter au détriment de quelle espèce sensible ?

Il est inconcevable que le propriétaire d'un gazon digne d'un green reproche à la pie de consommer les jeunes du merle qui avait réussi à installer son nid dans la haie de thuyas : il a tout fait pour qu'il en soit ainsi. Et si nos jardins redevenaient des morceaux de nature ? Peut-être un jour, l'Homo sapiens sera-t-il vraiment sapiens. Il sera alors capable d'appréhender l'environnement dans sa globalité et d'apporter les vraies réponses aux vraies questions. Mais cela est une autre histoire...

Paul Gailly / Natagora