À la Nuit africaine, les migrants partagent leurs histoires

À la Nuit africaine, les migrants partagent leurs histoires

Consacrée «aux cultures et aux réalités africaines», la Nuit africaine s'installe ce samedi dans le domaine du Bois des Rêves à Ottignies. Au-delà de son aspect musical (de nombreux groupes se produiront dès 15h), ce festival se veut aussi le relais de questionnements humanitaires, environnementaux et sociaux des rapports Nord-Sud. Cette année, les organisateurs ont décidé de se concentrer sur les migrations et leurs causes. À travers un village associatif, le public est invité à rencontrer celles et ceux qui accompagnent le parcours du combattants de ces personnes qui ont tout quitté. Nous vous proposons deux témoignages de personnes ayant décidé de s'engager.

Une mère qui espère

Le drame de Béatrice Mukamulindwa dure depuis 23 ans et les jours sombres du génocide rwandais. «Je suis arrivée en Belgique le 29 mars 1994. Le 6 avril, l'avion du président Habyarimana a été abattu. Tout change vite d'une minute à l'autre. On a tout essayé pour avoir des nouvelles de mon frère, de sa famille et de mes enfants. Mais rien n'a fonctionné.» Des témoins disent avoir vu les enfants en RD Congo, au Burundi, à Brazzaville, et même au Canada. «Jusqu'à ce jour, je ne sais pas. S'ils sont morts, j'aimerais en savoir un peu plus. S'ils sont en vie, est-ce que je pourrais les revoir?» Béatrice n'a pas baissé les bras -«Tout le monde me décourageait»- et sait qu'elle n'est pas la seule dans sa situation.

Aujourd'hui avec son association «Cri du cœur d'une mère qui espère», elle aide aux délicates recherches pour réunir les familles. «Si je tiens le coup,c'est par la grâce de Dieu, mais aussi par les témoignages des autres.»«Je sens dans mes tripes qu'il y a encore de l'espoir», nous dit-elle. Dans un documentaire, elle a regroupé les témoignages de parents et d'orphelins, pour que le sujet ne soit plus tabou. «Tout le monde doit savoir qu'il n'est pas inutile de continuer à chercher.» Béatrice n'a pas rendu publique son histoire avant 2007. Les traumatismes sont toujours présents. «Les mamans qui n'ont jamais osé parler de leur histoire font toujours des cauchemars. Sur place, les gens sont encore sous le choc, et je le comprends.» Sans aide des pouvoirs publics, l'association appelle aux dons pour soutenir le travail des bénévoles sur le terrain.

La musique comme porte-voix

«La musique est un langage universel. Via celui-ci, nous portons nos combats.» Driss est l'un des fondateurs du groupe Sol Doré. Originaire du Maroc et naturalisé Belge aujourd'hui, il n'a pas connu le parcours de ses compagnons de scène sans-papiers, mais ils partagent leurs combats. « Nos textes sont engagés dans le social, en parlant du quotidien mais aussi de l'avenir incertain. Ce n'est pas juste le trajet ou la vie dans le pays d'accueil. À toute migration, il y a un problème source, le ‘pourquoi on a quitté'. Et nous en parlons», précise Saïd, autre membre du groupe en situation administrative compliquée et risque à tout moment de se faire arrêter. À tout moment, les musiciens peuvent se faire arrêter. «Il faut s'imaginer vivre 30 secondes dans cette angoisse et cette incertitude», reprend Driss.

Ces craintes se traduisent dans une musique inspirée du gnawa et de châabi, traditions maghrébines qui s'écoutent et se vivent comme une transe, tant ces mélodies traversent le corps tout entier. «Sur scène, nous avons un chant collectif, pour raconter nos histoires ensemble. On casse l'image traditionnel du leader du groupe», insiste Saïd. Le groupe revendique un message politique : «L'égalité !», avance Saïd. «Pour les sans-papiers, c'est la régularisation. Des gens vivent ici depuis des années. Nous contribuons à l'économie en louant des maisons, en faisant nos courses, en payant nos abonnements de tram. Nous voulons aussi contribuer à l'action sociale alors que nous sommes nous-mêmes exploités.»

Nicolas Naizy

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