Annie Lulu signe un premier roman époustouflant

Ph. F. Gattoni

Dans son premier roman, Annie Lulu nous présente une héroïne qui, comme elle, est née en Roumanie d’une mère roumaine et d’un père congolais: Nili Makasi. Installée au bord de lac Kivu, Nili raconte à l’enfant qu’elle porte le voyage qui l’a menée jusqu’à la terre de ses ancêtres, le Congo.

Naitre d’une mère roumaine et d’un père congolais sous Ceausescu n’est pas courant. Comment cela va-t-il marquer la vie de Nili?

«Nili va grandir avec un père absent. Père qui va manquer tant par sa présence physique que par le besoin de transmission auquel elle fait face. Et elle y fait face seule, puisque sa mère ne l’aide pas. Au contraire, elle est d’une grande sécheresse affective, voire brutale pour rejeter les questionnements de son enfant. Et en même temps, elle lui donne les armes intellectuelles pour qu’elle fasse face à sa vie future.

Nili va donc souffrir à la fois d’un manque d’affection d’une mère pourtant brillante et protectrice, et d’une absence totale d’un père qui, pense-t-elle, l’a abandonné. Elle décide de partir à la recherche de cette partie manquante d’elle-même.»

Elle entreprend un voyage initiatique vers le Congo. Un voyage à la fois choisi et contraint?

«Elle dit que c’est ‘le monde pourri qui l’a mise dehors’. Quand elle parle du ‘monde pourri’, ce n’est pas l’endroit géographique de sa naissance, mais l’endroit mental. C’est l’endroit égoïste, individualiste, où les gens vivent seuls et pensent à se réaliser de manière isolée… Ces valeurs sont pour elle cette sorte de pourrissement morbide.

Elle refuse de se laisser enfermer dans les catégories de l’identité dans lesquelles on l’a condamnée. Elle, elle fait un pas de côté. Elle choisit de voir le monde autrement. Pour elle, ça passe d’abord par la transmission, la filiation. ‘De qui suis-je la fille? De qui vais-je être la mère? Qui sont les gens qui ont vécu avant moi? Qu’est-ce que je peux laisser après moi?’»

En est-elle consciente quand elle part?

«Quand elle part pour le Congo, elle ne sait rien du monde dans lequel elle va atterrir. Tout ce qu’elle voit, c’est que ça correspond chez elle à un désir qu’elle doit réaliser. Arrivée au Congo, elle découvre ce qui va devenir pour elle le lieu de vie, le lieu originel de vie

Est-elle au bout de son cheminement?

«Elle a fait ce qu’elle avait à faire pour s’inscrire dans une filiation L’idée de sa trajectoire, c’est que l’on n’arrive pas au bout. Ce qui la pousse à aller au Congo, c’est de s’inscrire dans une lignée humaine, comme un maillon dans ce maillage de vies. Elle ne se déplace pas seulement géographiquement, mais aussi mentalement. Sa conception même de la vie change. Elle comprend qu’une vie formée et tendue vers un objectif personnel n’est pas ce à quoi elle aspire

Elle rassemble toutes les parties de ce qu’elle est, comme on coud un patchwork…

«Oui, c’est un tissage: les fils de la filiation paternelle et maternelle vont s’entremêler pour former des motifs sur un tissu, le tissu de la vie. Toute sa trajectoire est une tentative de tisser avec tous ces mondes, toutes ces cultures, toutes ces aspirations… un territoire qui soit le sien.

C’est en devenant la fille de son père qu’elle devient aussi la fille du Congo, la fille d’un peuple. En devenant la fille de ce peuple, elle est complète. Alors, elle se trouve à même de tisser, dans le tissu de sa propre vie, ce nouveau motif qu’est cet enfant

Vous êtes, comme votre héroïne, née d’une mère roumaine et d’un père congolais. Est-ce qu’il y a aussi quelque chose de cette recherche de racines, de liens chez vous?

«Cette rencontre entre la Roumanie et le Congo pouvait être un point de départ précieux. Du fait de sa rareté, ça donnait un relief particulier à ce personnage. Après, je n’ai pas la même trajectoire que Nili. J’ai grandi d’abord en Roumanie et puis en France avec mes deux parents, entourée d’amour et de bienveillance. L’Afrique était présente à la maison.

Cela dit, il y a toujours quelque chose de l’ordre de la douleur dans le brassage. Il y a un besoin de connexion. Adolescente, j’ai eu du mal à trouver ma place. Quand on hérite de plusieurs cultures, on a parfois le sentiment que l’on doit choisir. Mais on ne peut pas répondre à l’injonction de choisir. À l’âge adulte, après d’âpres expériences, il me fallait trouver un lieu où je puisse réunir tous ces mondes. Ça passe pour moi par l’écriture. C’est un endroit où tous mes mondes se sont liés pour former un univers protéiforme et harmonieux. Mais pour en arriver là, il y a eu un très long chemin. On peut se sentir perdu à un moment de sa vie, incapable de se situer avec cette croyance qu’il faut le faire. Alors qu’en fait, non. Si tu n’as pas un lieu où t’ancrer, crée ton lieu.»

Le roumain est votre langue maternelle. Vous n’écrivez qu’en français?

«Je rêve en français. C’est la langue dans laquelle j’ai été instruite. À notre arrivée en France, ma mère a appris le français et me refaisait les cours. Elle m’a transmis l’amour de cette langue. C’est devenu comme une autre langue maternelle. J’écris en français essentiellement, mais il y a toujours des incursions de langues étrangères.

Pour moi, le français est une maison dont toutes les portes et fenêtres doivent être ouvertes. Le français ne peut pas être une prison. Il doit être un lieu que tous les autres mondes peuvent traverser. Dans mon travail, j’insiste pour faire surgir des termes étrangers dans le français parce que ça permet d’apporter une nouvelle musicalité. Ça devient une langue que j’aime d’autant plus quand elle devient une charpente pour construire quelque chose de nouveau

En quelques lignes

Comme celle qui l’a fait naître de sa plume, Nili est la fille d’une mère roumaine et d’un père congolais. Un singulier métissage qui donnera tout son relief à ce roman. Pour autant, ne vous y méprenez pas, ce livre n’est pas une autobiographie. Nili, elle, n’a jamais connu son père. Souffrant de cette absence, Nili s’enfuit vers Paris où elle entend un jour, en rue, le nom de son père : Makasi. Ce sera le point de départ d’un long voyage initiatique vers Kinshasa, à la recherche de ses racines africaines et de cette part manquante d’elle-même. « La mer Noire dans les Grands Lacs » est un livre d’une poésie magnifique porté par une plume acérée et puissante. Avec ce premier roman, Annie Lulu fait une entrée fracassante sur la scène littéraire.

«La mer Noire dans les Grands Lacs», d’Annie Lulu, éditions Julliard, 224 pg, 19€.