Anuna De Wever et Adélaïde Charlier : «Notre voyage revêtait une énorme importance symbolique»

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Le 2 octobre 2019, Anuna De Wever et Adélaïde Charlier se sont embarquées avec 34 autres jeunes activistes pour le climat pour une longue traversée en bateau à voile. Destination finale: la conférence au sommet sur le climat COP25 à Santiago, la capitale du Chili. Ce voyage totalement inattendu et riche en émotions vient d’être retracé dans un film, intitulé «In All Kinds of Weather», que vous pouvez découvrir gratuitement à partir d’aujourd’hui sur les sites de deSingel, Vooruit, Het Bos et www.collectif-fairepart.com.

Quelles étaient vos attentes quand vous avez entrepris de faire ce voyage?

Anuna De Wever: «Dans ma tête, c’était vraiment une mission à accomplir à la COP. Pour l’une ou l’autre raison, j’avais zappé le fait que nous devions dans ce but traverser l’océan Atlantique. Je n’en ai pris conscience que lorsque nous avons participé à la première séance d’information. Je n’avais pas non plus réalisé que nous rédigerions pendant la traversée tout un projet sur l’avenir du voyage durable.»

Adélaïde Charlier: «Je trouvais que notre voyage revêtait une énorme importance symbolique. Le sommet sur le climat COP24 à Katowice avait été une déception et la Belgique s’était ridiculisée sur le plan international en refusant de signer des accords sur le climat plus ambitieux. Le mouvement des jeunes, qui s’était encore largement amplifié en 2019, devait être présent à la COP suivante. En nous y rendant en bateau à voile, nous voulions aussi souligner que nous devons revoir nos habitudes dans tous les domaines.»

Vous étiez à plus de 40 sur ce bateau. Comment avez-vous vécu le partage d’un aussi petit espace pendant plusieurs semaines avec des personnes que vous ne connaissiez pas pour la plupart?

Anuna: «Cela s’est beaucoup mieux passé que nous ne le pensions. L’ambiance était professionnelle parce que nous avons beaucoup travaillé à un plan d’action autour des voyages et aux idées que nous voulions présenter à la COP. Nous avions aussi des tâches à effectuer sur le bateau, comme nettoyer les toilettes et hisser les voiles. Nous étions occupés tout le temps. C’était aussi très intéressant de brainstormer pendant six semaines avec d’autres activistes. Et cela nous a fait énormément de bien de pouvoir nous apaiser sur ce bateau après une année agitée.»

Le film montre que vous ne luttez pas seulement contre le changement climatique mais aussi pour la justice climatique. En quoi consiste-t-elle précisément?

Adélaïde: «En Europe, on parle souvent de notre génération et de la crise climatique qui se prépare si nous n’intervenons pas. Toutefois, pour beaucoup d’habitants de la planète, cette crise est déjà une réalité. La terre est bouleversée et ils en ressentent déjà l’impact. Et c’est là que réside l’injustice, car les pays qui émettent le plus de dioxyde de carbone sont souvent ceux qui subissent le moins les conséquences du changement climatique. Nous devons prendre conscience que la lutte pour le climat est étroitement liée à celle pour les droits de l’homme et que notre mode de vie en Europe a un lourd impact sur d’autres parties du monde. Acheter quelque chose qui a dû parcourir des milliers de kilomètres pour atterrir ici dans nos supermarchés n’en est qu’un exemple. Cette prise de conscience est très importante. Et en plus quand on constate que l’UE conclut encore toujours des accords commerciaux avec des pays qui traitent les gens comme des objets au service des grandes industries!»

Quel a été pour vous le point fort de ce voyage?

Adélaïde: «Pour moi, c’est la forêt Amazonienne. Passer du temps avec des gens qui vivent d’une façon totalement différente de la nôtre. Les écouter raconter leurs expériences avec les Blancs, comment nous détruisons tout depuis de nombreuses générations. Notre mouvement entend aussi mettre fin à cela. Je suis encore toujours en contact avec eux, même si nous ne parlons pas la même langue. Nous utilisons Google Translate pour communiquer. Dès qu’ils sont en ville, ils nous envoient un message. Je trouve formidable que nous puissions être sur la même longueur d’onde, alors que nos vies sont au sens propre comme au sens figuré aussi éloignées. C’est porteur d’espoir pour le futur.»

Anuna: «Je n’oublierai jamais ce moment au Cap-Vert où nous avons appris que la COP à Santiago était annulée en raison des troubles sociaux au Chili. Soit nous faisions demi-tour et nous assistions à la nouvelle COP à Madrid, soit nous poursuivions le voyage vers la forêt Amazonienne. Je suis très heureuse que nous nous soyons quand même rendus au Brésil, car cette expérience m’a complètement changée en tant qu’activiste. Là, dans la forêt Amazonienne, j’ai compris que c’était une question de droits de l’homme. Notre indifférence à propos du climat a un coût en termes de vies humaines et notre prospérité repose sur une exploitation systématique.»

Avez-vous le sentiment que l’on écoute déjà davantage la jeune génération?

Anuna: «Quand même. L’European Green Deal, le Plan de relance de l’UE, le fait que nous voulons être d’ici 2050 le premier continent neutre en carbone, la loi sur le climat qui a été révisée pour passer de 40% à 55% de réduction des émissions de CO2 d’ici 2030, toutes ces choses sont notamment venues parce que nous avons mis tellement de pression. Et nous continuons à mener campagne avec intensité, surtout derrière les écrans. De très nombreux jeunes dans le monde le font. Ces dernières semaines, nous avons notamment rencontré Angela Merkel, Ursula von der Leyen et Frans Timmermans. Nous nous asseyons désormais autour de la table.»

Adélaïde: «Nous avons planifié pour cette année de très nombreux projets ambitieux. À la fin de cette année, il y a la COP26 à Glasgow et nous la préparons déjà maintenant. Dans l’intervalle, nous avons toutes sortes d’actions de Fridays for Future à l’agenda, à commencer par une grève pour le climat sur le plan international le 19 mars. Nous avons pris du retard en 2020 à cause de la COVID-19. Et nous voulons le rattraper le plus vite possible.»

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Ruben Nollet