Lous and the Yakuza se révèle: « Un album, c’est comme un livre »

Belga / V. Lefour

Que Lous and the Yakuza soit la révélation de l’année peut sembler une évidence. Dans son premier album «Gore», on découvre une personnalité forte qui n’use pas de filtres pour parler d’un tumultueux parcours de vie. Et pourtant, c’est de la chaleur qui s’en dégage.

Comment vivez-vous cette tornade médiatique autour de vous?

«Je la vis bien, parce que cela propage ma musique, et je veux que les gens l’écoutent. Par contre, c’est beaucoup de travail. Il faut faire attention à sa vitalité. Je suis quelqu’un de très spirituel et très philosophique, et là je vois que ça prend énormément de mon énergie vitale.»

Si 2020 sera une année étrange à bien des égards, pour vous, c’est l’accès à la notoriété et au premier album.

«Oui et beaucoup d’autres choses. J’ai envie de dire que l’année est à l’image de ma personne. L’album s’appelle ‘Gore’. On voit passer tous les jours des hashtags de plus en plus sombres, la guerre est partout, et en plus il y a cette pandémie des familles… Quelle horreur. C’est une année vraiment gore pour le coup.»

Il y a beaucoup de contrastes dans cet album. Vous chantez «Courant d’air» ou encore «Quatre heures du matin» de façon très douce, parfois même désincarnée, alors que les textes sont très durs.

«Cela relève de mon envie d’être la plus juste possible vis-à-vis de mes émotions. J’avais envie d’être vraie avec moi-même. Je crois que je suis en constante recherche d’équilibre, dans une vie qui est peu équilibrée. En fait, je ne réfléchis pas à comment je fais un morceau, je le fais avec un seul but: me rapprocher le plus possible de la réalité, de la vérité, de la justesse du propos. Et je laisse la magie de la musique opérer. On ne peut pas tout contrôler dans la musique, c’est ça qui est beau. On fait les choses, puis on se rend compte de ce qu’on a fait. C’est maintenant que je me rends compte de l’effet que l’album fait sur les gens. Mais moi, je ne m’étonne pas de ma propre personne, je n’essaye pas de sur-réfléchir sur moi-même.»

Le fil rouge est aussi musical, c’est un album assez chaud et enveloppant.

«Ça, c’est le génie d’El Guincho qui est mon producteur. J’ai composé au moins 80% des lignes principales de l’album, j’ai tout produit, mais je pense que la chaleur vient aussi de ma personnalité parce que je suis une personne très heureuse tout le temps, presque euphorique. Pour moi, le monde peut être très beau et très sombre à la fois. Cet album est assez autobiographique, il parle de choses par lesquelles je suis passée, mais aussi de choses que j’ai observées ou qu’on m’a dites. Du coup, il y a cette espèce de polarité entre plein d’éléments. La musique peut sembler chaude, parfois up-tempo, avec des textes assez sombres. Mais je ne me cache pas les choses. Je peux parler de personnes qui ont des problèmes psychologiques, de prostituées que j’ai rencontrées, de femmes violées que je connais, etc. Ce que les gens trouvent obscurs, ce n’est que la réalité. La vie est faite de ça.»

Un album un peu comme le yin et le yang.

«Oui, c’est vrai, mais je pense qu’il y a encore beaucoup plus de nuances. Là, on vient de sortir le premier épisode d’un documentaire sur mon humble personne, et il s’appelle ‘Lous pluriel’. En fait, c’est le yin et le yang plus toutes les émotions qu’il y a entre les deux.»

Musicalement, on est dans un mélange fait de hip-hop, de rumba congolaise, et de rythmes latino.

«La musique, on la ressent et on la refait. Cet album, ce sont toutes les choses que j’ai ressenties, et bien évidemment condensées en dix titres. C’est une histoire bien précise que je raconte, et pas juste une compilation de titres. Pour moi, un album, c’est une histoire. C’est comme un livre.»

Et cet album s’appelle «Gore», un mot qui implique plein d’images.

«Le gore est un sous-genre du cinéma d’horreur. C’est brutal et sanglant à tel point qu’il en devient absurde, et donc drôle. Et c’est quand ça devient drôle que cela m’intéresse parce que je préfère en rire qu’en pleurer. Je ne ris pas de mes malheurs mais je me dis qu’il y a une bonne leçon dans tout ce que j’ai vécu. Je me dis toujours que les grands combats n’arrivent qu’aux meilleurs soldats, c’est-à-dire que s’il y a des choses horribles qui m’arrivent, c’est que je suis capable de les surmonter. Et le gore, c’est ça. C’est comme un film de Tarantino. C’est quelqu’un qui se fait tirer dessus et le sang gicle jusque sur le mur. Ça fait doucement sourire malgré que l’image soit très violente. C’est parce qu’on se dit ‘pff c’est impossible’. Et ma vie, c’est un peu ça. À l’époque je me disais ‘Mais j’ai 21 ans, pourquoi je vis tout ça?’. En fait, c’est ça ‘Gore’, savoir prendre du recul, et rire parce que c’est thérapeutique. Quand je rigole, j’oublie absolument tout. D’ailleurs, j’ai un rire très gras, horrible, on se moque tout le temps de moi.»

C’est un album qui s’est écrit en une traite?

«Oui, en un mois. J’ai quasiment tout écrit en juillet 2017, plus trois nouveaux titres en février 2018. Mais avant cela, j’ai sortir 7 EP et 52 titres avant que l’on ne me voie chez Jimmy Fallon. Ce n’est qu’après 52 titres que j’ai signé dans une maison de disques. Et j’ai mis ensuite en marche le travail, la stratégie et la dynamique qu’il faut pour sortir un album. Je ne voulais rien laisser au hasard. Je ne voulais pas créer un projet et sortir des morceaux pendant que je produisais. C’est un livre, pour moi. Tu ne sors pas le chapitre 4 d’abord, puis le chapitre 2, etc. L’album était prêt en 2019 mais il fallait mettre tout en œuvre. Je voulais avoir un certain discours, y réfléchir. Je contrôle absolument tout. Parce que c’est mon image et qu’il y a tellement peu de femmes noires visibles, c’est important que je ne déçoive pas mes paires. C’est dans une optique de communautarisme et pas de sectarisme. Donc je parle plus de ‘noire’ en termes génériques même si je n’aime pas ce mot puisque ma peau est couleur ébène. On n’est pas noir et vous n’êtes pas blanc, vous êtes Belge. Mais bon, les gens veulent absolument nous mettre dans des oppositions. L’utilisation des termes noir et blanc n’est pas bonne, elle nous met tout de suite dans une opposition alors que nous ne sommes pas opposés. On n’est pas noir et blanc, on est plein d’autres nuances. Enfin, bref, je pense que c’est aussi pour cela que j’ai pris une année pour tout enclencher, les clips, le design, mes symboles, à quoi je veux ressembler… C’est un travail de longue haleine que de trouver les choses qui correspondent à moi-même, de ne pas faire de choses qui me contraignent, et faire en sorte que mes parents soient fiers de moi, que ma famille soit fière, que les noirs soient fiers de moi, et que les Belges soient fiers de moi. Il n’y a rien qui ne me fasse plus plaisir que de voir ‘Nouvelle révélation belge ‘ dans des grands magazines. Ça me donne envie de pleurer parce que le monde change. Les Belges prennent une femme noire et disent ‘ça, c’est notre représentation à l’internationale’. C’est magnifique. Il y a des choses qui commencent à changer et c’est beau.»

Pourrait-on dire que c’est un album politique?

«Oui, parce que comment enlever la politique de ma condition de femme noire? Je ne peux pas faire abstraction de ma couleur de peau et de mon sexe. Moi, j’aimerais bien que l’on arrête de parler de mon vagin et de ma mélanine, parce que ce n’est que ça finalement. C’est comme si on disait de vous ‘l’homme aux yeux bleus et aux oreilles plaquées’ en permanence. Ce n’est pas moi qui me définis comme ça, mais le monde entier. C’est pour cela qu’il faut tout le temps se battre. Et la femme noire n’est pas une invention africaine, c’est une représentation européenne. Moi, à la base, je ne me réveille pas en me disant que je suis une femme noire. Je suis une fille lambda de 24 ans qui se promène dans l’immensité du monde.»