Avec « La Bête », Frank Pé revisite le Marsupilami de manière sombre et puissante

Le Marsupilami de Frank Pé
Ph. T. Wallemacq

Oubliez l’image que vous avez du Marsupilami. Avec « La Bête », Frank Pé (« Broussaille », « Zoo ») revisite l’animal imaginé par Franquin dans les années 1950 et livre un roman graphique à la fois sombre et puissant.   

Cela fait près de 40 ans que vous êtes dans le métier. Comment vivez-vous la sortie de ce nouvel album ?

« Chaque album est un projet différent. En plus, le moment est très particulier pour moi puisque je sors en même temps ‘La Bête’ qui est un sacré challenge, ‘Une vie en dessins’ qui est 40 ans de dessins dans un seul bouquin, et ‘Little Nemo’ qui est aussi un projet qui a couru sur plusieurs années. Ça fait donc beaucoup de choses en très peu de temps. Je n’ai jamais connu ça de ma vie et c’est formidable. Je ressens en même temps de l’excitation et la curiosité de voir comment les gens vont réagir. Au fond, cela fait quand même deux ans que je travaille sur cet album de 150 pages. C’est une période très longue, sans avoir de retour, sinon celui de tantine qui passe le dimanche. C’est dingue comme métier. »

Ph. Belga

Quels sont vos premiers souvenirs avec Marsupilami ?

« Vous me parlez presque du berceau car le journal Spirou était présent dans la famille quand j’étais très jeune. J’avais moins de dix ans. C’était l’époque bénie de l’équipe Delporte, Franquin, Roba, Morris et tous ces grands noms. Ça m’a marqué à vie. Le Marsu, c’était l’animal qu’on avait envie d’avoir avec soi. C’était la bête idéale à serrer dans son lit. C’est l’ami de l’enfant. C’est comme ça qu’il était dans ma mémoire mais je voulais en faire tout autre chose. »

Je ne voulais pas redessiner le Marsupilami à la manière de Franquin

Comment avez-vous travaillé sur cette réinterprétation ?

« Je voulais parler de cet animal à travers le filtre de toute notre perception actuelle de la nature, c’est-à-dire cette tension qu’il y a entre l’espèce humaine et sa planète. Un animal, surtout un animal qui sort du commun, ça confronte l’humain. Le Marsupilami est un magnifique révélateur même si on ne le sent pas encore tout à fait dans le premier tome. J’ai aussi essayé de donner un regard le plus personnel possible. Je crois qu’une reprise n’a d’intérêt que lorsque c’est personnel. Je ne voulais pas redessiner le Marsupilami à la manière de Franquin. Tout l’intérêt est de faire une autre proposition avec le même personnage. »

Comment s’est passée la collaboration avec Zidrou ?

« On venait de terminer le Spirou et Fantasio ensemble. Je savais que c’était l’un des scénaristes idéaux pour moi car il mélange l’humour, l’action et l’émotion. C’est très difficile à réussir et c’est le mélange grand public par excellence. C’est ce que je voulais faire avec le Marsupilami : garder cette tradition grand public tout en réussissant un mélange qui va du rire aux larmes. C’est compliqué à faire mais Zidrou est un maître là-dedans. »

Dans ce premier tome, il y a surtout beaucoup de larmes…

« Évidemment, c’est le début de l’histoire. On voulait cette arrivée très contrastée avec le personnage que l’on connaît pour bien marquer cette différence. Il fallait couper avec le Marsu de Franquin. Ensuite, cette amitié entre le petit garçon et l’animal va grandir et toutes les qualités d’empathie du Marsupilami vont se développer et fleurir. »

Savez-vous déjà comment cette aventure va se terminer ?

« J’ai déjà tout le scénario du tome 2 et je suis occupé de le dessiner. Après le tome 2, on fera un album sur toute la biologie du Marsupilami. Ce sera un album d’illustrations et de textes qui va se faire en collaboration avec des scientifiques et des musées pour explorer toute l’écologie et l’éthologie du Marsupilami comme s’il existait. »

Le récit s’arrêtera donc après deux tomes ?

« Oui. Au début, c’était un seul tome mais nous sommes très vite partis sur deux tellement il y avait de matière. Le deuxième tome est encore plus gros que le premier, il fait 200 pages. Il devrait sortir dans deux ans car 200 pages couleur directe, c’est beaucoup de travail. »

Cet album transpire la Belgique, aussi bien dans les lieux, dans les expressions que dans les plats. Pourquoi était-ce important pour vous ?

« C’était presque même ma volonté numéro un. J’étais vraiment chipoté par le fait d’aller à la rencontre  de ces vieilles impressions qui sont au fond de moi, lorsque j’étais tout gamin. J’habitais à Saint-Josse et je me souviens lorsque ma mère m’emmenait faire des courses à L’Innovation à la rue Neuve. Je me rappelle aussi du grand bâtiment néo-classique, tout noir et triste, de la Poste sur la place de la Monnaie. Comme ce sont des émotions très vieilles remontant à l’enfance, elles sont très fortes et forcement elles vont être justes. Chaque fois que j’avais besoin de quelque chose, j’allais puiser dans mes souvenirs et pas dans la documentation. Je savais que ça allait être plus juste comme ça. En plus, le Marsu a été créé à cette époque et Franquin vivait à Bruxelles dans les années 1950. Tout cela faisait sens. C’est un tout cohérent. »

Cet album étonne aussi par son format. Etait-ce votre choix ?

« Oui. C’était l’une des premières visions que j’avais de cette histoire. On voulait adapter le Marsupilami dans quelque chose de contemporain, de nouveau, de grand public et j’ai senti que ce bouquin devait être comme ça. Cela m’arrangerait bien car ça fait des planches avec moins de cases et ça me permet d’insérer plus de belles planches et de doubles planches. Pour cette histoire-là, je savais que j’avais besoin de cela et ce format carré est vraiment très intéressant. Il donne beaucoup d’importance à l’image. »

En dehors de la BD, où en est votre projet de parc Animalium ?

« C’était un parc thématique sur l’art animalier avec des vrais animaux. Les œuvres et les modèles, tout cela mis en scène par une scénographie originale. Cela n’a jamais été fait nulle part et pour moi, c’est une union très féconde.  Mais le projet est sur une voie de garage pour l’instant car il a été bloqué par des anti-zoo. L’étude de faisabilité avait été faite pour un endroit bien précis et la commune a refusé le projet pour des raisons aberrantes et hallucinantes de bêtise. Je dois donc retrouver un terrain. Donc si vous avez un actionnaire ou un terrain pour faire ce genre de projet fou mais passionnant et génial… »

Pour dessiner les animaux, il a toujours été important pour vous de les voir et de les observer, notamment les cirques et dans les zoos. Que vous inspire le fait que de plus en plus de gens sont contre cela ?

« C’est un très vaste sujet. Je pense qu’à l’avenir il faudra faire très attention car le statut de l’animal dans la société des hommes est très important. C’est notre rapport à la nature qui est en jeu et ce rapport doit être une proximité. Un écran de télé ne remplacera jamais une poule, une vache ou un éléphant. Actuellement, on est en train d’éliminer l’animal de la société des hommes pour des mauvaises raisons, pour des raisons émotionnelles typiquement humaines mais qui n’ont rien à voir avec une gestion intelligente de la nature. C’est un sujet très grave car il implique la génération actuelle mais aussi la génération future. C’est la disparition des espèces qui est en jeu. Si on veut éliminer tous les parcs animaliers et les animaux en captivité, cela signifie qu’on n’aura plus de suivi de la disparition des espèces en milieu protégé car les réserves ne suffiront pas. On perdra aussi le savoir-faire d’élever et de connaître ces espèces. Si on veut les protéger et faire en sorte qu’elles continuent à vivre, il faut savoir s’en occuper. Ce savoir-faire se trouve dans les parcs animaliers. Ce ne sont pas les gens qui pleurent sur Internet qui l’ont. Ceux-là ne savent pas ce que c’est de garder un animal. Ils s’apitoient sur le sort d’un animal sur lequel ils projettent leurs émotions et cela n’a rien à voir avec la réalité. Selon moi, soit on abandonne la nature à elle-même et ça va être foutu car l’homme est beaucoup trop présent dans la nature, soit on prend en charge avec science et conscience, et là on peut y arriver.

Nous sommes en fait en train de faire un matricide. On tue la planète qui nous a enfanté

On s’éloigne du Marsupilami, quoique. C’est quand même un animal qui nous regarde, un peu comme un bébé qui arrive dans le monde avec des yeux nous interrogent : Qu’est-ce que tu fais dans la vie, qu’est-ce que tu fais de ta vie et qu’est-ce que tu vas faire de la mienne ? L’animal, c’est qu’est-ce que tu fais de la planète, de ma planète, de notre planète ? C’est profond et fort. C’est pour ça que j’aime regarder les animaux. Ils me parlent d’un truc qui me dépasse, qui est plein de mystère et qui est très archaïque. Nous sommes en fait en train de faire un matricide. On tue la planète qui nous a enfantés. »

Thomas Wallemacq

« La Bête », de Frank Pé et Zidrou, éditions Dupuis, 156 pages, 24,95 €