Nicolas Michaux, du cœur à l’orage

Ph. Alessandro Bertoncini

Exilé une partie de l’année sur l’île danoise de Samsø, Nicolas Michaux y a trouvé le ton juste pour évoquer ses amours et ses colères. Une musique qui touche directement au cœur et à l’esprit sans s’encombrer de superflu.

Vous habitez une partie de l’année sur la petite île danoise de Samsø. À quel point cet endroit a-t-il influencé l’écriture de cet album?

«Je dois juste préciser que je ne vis pas toute l’année là-bas. Je partage ma vie entre Bruxelles et Samsø. Ma compagne et ma fille vivent là. Mais en effet, l’île a été centrale dans ce disque, et un peu paradoxalement parce que certaines chansons ont été écrites avant que je connaisse l’existence de l’île. D’autres ont été déclenchées par la découverte de cet endroit. Mais, plus fondamentalement, l’enregistrement s’est passé là-bas. J’ai posé mes valises, et j’ai remis tout cela ensemble, retravailler toute la matière et enregistrer l’album intégralement à la maison chez moi. J’ai d’abord enregistré tout seul sur des boîtes à rythme, mais en jouant tous les instruments mélodiques. À la fin du processus, j’ai demandé à mon collaborateur Morgan Vigilante de venir me rejoindre pour placer les batteries. Je voulais que tout soit fait dans la même ambiance, le même son et, plus important, le même état mental.»

Si je devais résumer cet album en un mot, je dirais ‘ambivalence’. Le morceau «Amour colère», qui donne le titre à l’album, est à la fois langoureux mais avec une pointe d’inquiétude.

«Justement, je pense que ce disque ne pouvait pas se résumer en un mot, c’est pour cela que je l’ai résumé en deux (rires). Parce que j’ai besoin, quand je m’exprime artistiquement et pour me sentir légitime et honnête, de donner le tableau complet. Si je n’avais que le versant ‘amour’, cela n’aurait parlé que de ma vie sur l’île, de mon potager, de ma fille, de ma compagne, etc. Et cela aurait été un mensonge par omission, parce que je suis fait de plein de choses. Ces dernières années, j’ai été habité par des envies de néo-ruralité, de retour à la terre, à des choses plus simples, etc., mais j’ai été aussi habité de colère, de frustration et de révolte par rapport à la marche du monde et à la façon dont nous sommes dirigés par une classe dirigeante qui nous mène à la catastrophe totale. Si j’avais fait un album qui n’était qu’amour ou que colère, j’aurais eu l’impression de ne pas dire tout ce que j’ai à dire.»

Mais de cette colère, on ressent un côté observateur extérieur, presque contemplatif.

«Oui, d’une certaine façon, c’est à ça que je sers. Lou Reed disait que faire une chanson, c’est proposer une vision du monde, il disait qu’il prenait un bout de la rue et qu’il le mettait sur un disque. Il y a une prise de parole qu’il faut prendre, on n’est pas là juste pour divertir.»

Cela parle d’amour, de paternité, de l’état du monde, mais musicalement, il y a quand même un fil rouge.

«C’est exactement cela que j’ai voulu faire. Le sujet est multiple et complexe, je l’attaque par différents côtés, mais la musique, et son côté mystique et réparateur, tient les choses ensemble et fait les liaisons. Un morceau comme ‘Parrot’, par exemple, que j’avais avant même d’arriver à Samsø, a été terminé en dernier parce que j’avais besoin de savoir à quoi ressemblait l’album pour trouver le bon arrangement. La version finale est très dépouillée. Un journaliste anglais a parlé de rock et de funk spartiate. D’une certaine façon, c’est un peu Samsø qui m’a inspiré pour faire ce genre d’arrangement-là sur une chanson comme ça.»

Cette capacité à créer une musique «spartiate» me rappelle celle de Baxter Dury. Le concept est assez similaire.

«Ah oui, j’aime beaucoup. Baxter Dury a parfois des morceaux presque disco mais de façon très dépouillée avec une batterie, un synthé, quelques notes et une voix féminine. Et moi, j’adore. J’aime les choses bien dessinées, les lignes droites et les angles précis. Je ne suis pas pour les productions avec énormément d’éléments. C’est cette philosophie sous-jacente du ‘less is more’, d’être dans la récup’, un peu dans le low-tech… Tout cela traverse notre société en ce moment et je trouve cela très intéressant. Faire beaucoup avec peu nourrit aussi mon travail. Ce sont aussi les films de Pialat, de Bruno Dumont, des Daerden… Des films qui collent à la réalité. Ce n’est pas l’économie de moyen qui est intéressante mais transformer cette faiblesse en force.»

 

Nicolas Michaux « Amour colère »

Si c’est un artiste que l’on tenait à l’œil depuis un bon nombre d’années, Nicolas Michaux passe clairement à la vitesse supérieure avec cet « Amour colère » sombre et lumineux à la fois. S’il puise dans ses racines musicales dans l’écriture des textes (de Neil Young à Bob Dylan), c’est très clairement du côté d’un Baxter Dury, par exemple, qu’il faut ranger son esprit des formes et ses arrangements. Ici, rien ne dépasse car tout est important. Les fioritures sont rangées au placard, tandis que son cœur battant puise sa force dans une sobriété contemplative qui n’a rien de désincarnée. Une forme d’apesanteur qui pourtant nous ancre les pieds bien à terre. 4/5