Cy met en lumière la vie et le combat des « Radium Girls »

Cy Radium Girls
Ph. Cy "Radium Girls"

Cy a illuminé la rentrée BD avec son roman graphique tirée de l’histoire vraie des « Radium Girls ». Rencontre avec une jeune autrice et dessinatrice engagée et remplie de talent.

Cy Radium Girls
Ph. Lisa-Miquet

Qui es-tu Cy ?

« Je suis Cy, de mon vrai nom Cyrielle. À la base, je suis graphiste. J’ai été directrice artistique pendant plusieurs années chez Madmoizelle.com. Puis, je me suis lancée en tant que freelance. J’ai sorti deux bandes dessinées avant « Radium girls » qui s’appellent ‘Le Vrai Sexe de la vraie vie‘ et qui parlent de sexualité sur base de témoignages. Le but était de montrer les sexualités pour déculpabiliser. »

Tu es aussi une youtubeuse et un twitcheuse !

« Oui, il y a tout une partie ‘Art’ sur Twitch sur laquelle beaucoup de dessinateurs de BD commencent à aller. J’ai dessiné en live énormément de planches de Radium Girls. Cela m’a permis de garder le cap. Je fais aussi des vidéos sur YouTube dans lesquelles je raconte mon travail de freelance, je débunke des publicités et je donne des conseils pour dessiner. C’est un peu un pêle-mêle et ça m’amuse beaucoup. »

Cet album retrace l’histoire vraie des « Radium Girls ». Qui sont-elles ?

« C’est l’histoire de six femmes qui travaillaient dans les années 1920 à l’US Radium Corporation. Elles peignaient les chiffres des cadrans d’horloges avec une peinture très particulière puisqu’elle était phosphorescente dans le noir et était à base de radium, le fameux élément découvert par Marie Curie quelques années auparavant. Elles utilisaient une technique qui s’appelle le ‘lip-pointing’ et qui consistait à lisser le pinceau entre ses lèvres pour le rendre le plus fin possible. Elles ingéraient donc du radium tout au long de la journée. Elles vont vivre leur meilleure vie mais tout va basculer très rapidement. »

Qu’est-ce qui t’as inspiré dans l’histoire de ces femmes ?

« Leur combat mais aussi le fait que ce soit un carrefour de plein de luttes, notamment des luttes féministes et sociales. Pour moi, c’était encore une fois des femmes effacées de l’Histoire. Car elles n’ont pas disparu de l’Histoire, elles ont été effacées de l’Histoire. Suite à leur combat, les lois sont restées car il y a eu des lois de protection des travailleurs américains et la création d’un organisme de protection des travailleurs, mais les femmes ont disparu. »

Comment est-ce que tu t’es documentée sur le sujet ?

« Comme les articles que j’avais à ma disposition tournaient tous avec les mêmes informations, j’ai décidé de remonter plus loin à la source. L’une de mes bases est le livre ‘The Radium Girls : The Dark Story of America’s Shining Women’ de Kate Moore. J’ai aussi retrouvé des unes de journaux de l’époque. J’ai même retrouvé leurs tombes pour voir si elles étaient restées au New Jersey. Ça a été un gros travail de documentation, rien que pour l’histoire. Ensuite, il y a eu la même chose pour l’iconographie pour savoir comment elles étaient habillées, les décors et tout ça. »

En effet, tu as également dû faire un énorme travail pour éviter les anachronismes.

« Je ne suis pas historienne et ce n’est pas mon métier. Je ne sais pas à quoi ressemble un cabinet de toilette dans les années 1920 par exemple. Les tenues étaient aussi hyper importantes. Au début, je pensais dessiner des robes trop belles. Mais en fait, ces femmes étaient des ouvrières de la middle class. Elles avaient bien une robe de bal mais pour le reste, elles avaient quatre bas et quatre hauts qui étaient tous les mêmes. L’iconographie que nous avons de ces années-là, c’est l’iconographie bourgeoise. Mais elles, elles ne sont pas bourgeoises. J’ai donc dû rétropédaler par rapport aux clichés que j’avais mais c’était hyper intéressant. »

Combien de temps t’a demandé cet album ?

« Pour le travail de recherche concernant l’histoire, cela m’a demandé un bon mois et demi. Ensuite, l’écriture du scénario m’a pris deux mois. Enfin, j’ai mis un peu plus d’un an pour faire tous les dessins. Au total, j’ai travaillé un an et demi sur la BD. »

Comment est-ce que tu t’es appropriée cette histoire pour la faire tenir en 120 pages ?

« Quand j’ai proposé le projet à Glénat, à la base, on ne suivait que Grace qui était la frondeuse du groupe. En suivant les conseils d’Aurélien Ducoudray, le directeur de collection, j’ai déplacé le prisme sur le groupe de filles. Le but était que le lecteur ou la lectrice soit la septième fille de ce groupe et cela, à partir des informations qu’elles avaient à l’époque. Par exemple, je ne parle pas de Marie Curie car elles n’avaient sans doute aucune idée de qui elle était. »

Malgré la gravité du sujet, une certaine légèreté se dégage de l’album. Est-ce que c’était une volonté de ta part ?

« C’est voulu parce qu’on a tendance à laisser une grande part au sensationnel. Cette histoire, elle n’a pas besoin d’être ‘sensationnalisée’ encore plus. Ces femmes sont des victimes, c’est un fait. Mais on ne les voyait qu’en martyre. Moi ce que je voulais ce qu’elle reprenne du corps et qu’on s’y attache. Je n’ai pas eu à me forcer, j’ai juste eu à me projeter sur des filles dans les années 1920 qui gagnaient leur vie et qui se marraient dans les speakeasy (NDLR : les bars clandestins durant la Prohibition aux Etats-Unis). Le fait qu’elles se peignaient les ongles et les dents, je ne l’ai pas inventé. Ça s’est réellement passé. C’était avant tout des jeunes femmes de 18 ans, pas mariées et qui avaient un pouvoir d’achat. Je me dis qu’elles se sont forcément éclatées ! »

Au niveau des couleurs, tu as utilisé seulement huit couleurs différentes. Pourquoi ce choix ?

« Oui, j’ai utilisé un camaïeu très serré.  Il y a huit crayons de couleurs différents et une neuvième pour le vert radium. À la base, je travaille souvent avec des camaïeux très serrés car j’aime ça et que ça évite les fautes de goûts. Ici, cela va du violet au bleu car c’est ce qui selon moi met le plus en valeur le vert radium, qui est l’autre rockstar funeste de cet album. »

Et qui a eu l’idée de la couverture phosphorescente ?

« C’est moi et je l’ai directement demandée en signant chez Glénat. La plupart du temps, les couvertures phosphorescentes, c’est un peu gadget. Là, pour une fois, on est pile dans le sujet. Comme l’éditeur ne communique pas là-dessus, l’effet Kiss Cool est très intéressant et beaucoup de lecteurs ne s’en rendent compte que lorsqu’ils éteignent leur lampe de chevet. »

C’est ton premier album solo publié par un grand éditeur. Qu’est-ce que cela a changé ?

« Tout ! Les tirages et la communication ne sont pas les mêmes. Et dans mon travail, cela m’a permis de recevoir une avance et d’avoir les moyens de mes ambitions. On est vraiment sur un autre level. Cela m’a permis de faire des planches traditionnelles pendant un an et demi et d’en vivre. Ça a vraiment changé beaucoup de choses, notamment aussi au niveau du suivi éditorial »

L’album est sorti fin du mois d’août et il a dû être réimprimé. Comment as-tu vécu cette sortie ?

« Il est sorti le 26 août et il est parti en réimpression deux jours plus tard. Le premier tirage était à 7.500 exemplaires, puis il y a eu un retirage à 10.000 et la demande est telle qu’il y a un nouveau retirage à 15.000. Je suis trop contente. Ça me fait tellement plaisir. Au-delà de mon bonheur personnel, je suis contente que ces femmes soient mises en lumière. Sans mauvais jeu de mots (rires) »

Thomas Wallemacq

« Radium Girls« , de Cy, éditions Glénat, 136 pages, 22 €