Interview: Yelle veut changer d’ère

AFP / F. J. Brown

Yelle, le duo composé de Julie Budet et du producteur GrandMarnier, est de retour avec un quatrième album qui parvient à être à la fois pop et pétillant, mais aussi intimiste et mélancolique. 

Ce titre « L’Ère du Verseau » évoque une période bénie, de convergences des énergies et de progression de l’humanité. C’est comme cela que vous avez construit l’album ?

« En fait, le titre est venu une fois que l’album était terminé. C’est-à-dire qu’on l’a composé, et puis, il y a quelques mois, on a commencé à se poser la question du titre. On a imaginé plusieurs idées, mais le thème de l’ère du verseau nous trottait dans la tête depuis quelque temps déjà. L’ère du poisson a été un peu guerrière avec un pouvoir pyramidal au cœur du fonctionnement, etc. Cette ère du verseau est plus calme, plus posée, plus horizontale, avec l’homme qui est remis au cœur des décisions. On y trouve des valeurs d’humanisme, de fraternité et d’égalité qui nous sont assez chères. Cela nous plaisait d’avoir un message très positif à envoyer aux gens. C’est peut-être un album teinté parfois de mélancolie et de tristesse, mais nous avions cette vision de quelque chose qui s’apaise après des moments un peu chaotiques. »

C’est pour cela que vous évoquez une naissance plutôt qu’une renaissance pour cet album ?

« Oui, j’ai l’impression que l’on a toujours un peu navigué, cherché à exprimer des choses, mais je pense que l’on était plus prêt avec ce nouvel album à assumer une part un plus mélancolique de nos personnalités, et avoir aussi des choses plus personnelles à raconter. J’ai vraiment l’impression d’être une boule à facettes, d’avoir plein de choses à regrouper et à exprimer. »

Il y a souvent du sous-texte dans vos morceaux. Comme une seconde couche de lecture avec un message caché.

« C’est vrai qu’on aime bien jouer avec les différents degrés de lecture et pouvoir dire des choses qui peuvent sembler légères mais qui en fait ne le sont pas vraiment. En tout cas, pouvoir laisser à l’auditeur le choix de ce qu’il a aussi envie d’entendre. J’ai toujours aimé les chansons qui permettent d’imaginer plusieurs histoires. On peut être dans différents états quand on écoute un morceau, et cela peut donc résonner de manière différente selon le moment. C’est bien de pouvoir se dire qu’un morceau peut exister à plein de degrés différents. »

Dans le titre « Je t’aime encore », vous donnez ainsi l’impression de parler à quelqu’un, mais ce n’est pas le cas.

« Cette chanson peut justement être entendue comme une déclaration d’amour à quelqu’un, un partenaire dans une histoire de couple qui fait le bilan d’où ils en sont. Et pourtant, cette chanson s’adresse vraiment à la France, au public français. On a cette relation longue qui existe depuis de nombreuses années. C’est comme une relation amoureuse teintée parfois d’incompréhension ou de décalage. Je crois que ce qui fait la force de cette relation, c’est qu’elle finit par perdurer. »

Il est plus facile de faire passer des messages sous des atours plus légers, pop et électro ?

« Oui. Ce n’est pas parce qu’on fait de la musique dansante qu’on ne dit pas des choses importantes. Il y a plein de morceaux que j’ai pu comprendre plus tard parce que je me suis intéressé aux paroles, alors que je ne faisais pas toujours attention avant. Pour moi, c’est important de réussir à faire danser les gens et leur faire, en même temps, se poser des questions. »

Et le message peut passer en très peu de mots, comme pour le titre « Karaté ».

« Ce morceau est très particulier parce qu’on a un peu jeté ces mots comme ça, de manière très scandée. On aimait que les syllabes rebondissent entre elles. On était en train de développer des textes, et on s’est dit qu’on n’en avait pas besoin. En quatre phrases, on dit ce qu’on a dire, et notamment ‘Que se passe-t-il si tu te retrouves en face de moi après que tu te sois permis de dire toutes ces choses planqué derrière ton ordi. Auras-tu la même violence si on a une vraie discussion dans la vraie vie ?’ On peut ne pas être d’accord tout en restant dans le respect, dans un rapport simple et humain. »

On découvre votre côté SM à l’écoute de « Je veux un chien ».

« Au départ, ce n’était pas du tout ça. C’est vraiment parti d’un cri du cœur de vouloir un animal de compagnie. Et puis, cela a évolué avec ce double sens. Mais c’est aussi une chanson d’amour et de liberté. C’est dans le sens où l’on veut quelqu’un qui soit libre de ses choix, qu’il puisse partir s’il n’a plus envie, et qu’il ne reste pas par convention. Et en même temps, c’est aussi un morceau qui parle de sexualité, de la liberté de faire ce qu’on veut. C’est important de pouvoir évoquer dans une chanson le besoin de revendiquer une relation dominant-dominé. C’est une sexualité qui existe. Si les personnes sont consentantes, cela les regarde. C’est important de pouvoir, en tant que femme aussi, avoir le choix. Pour moi, être féministe aujourd’hui, c’est affirmer ma liberté et mes choix. Et si c’est mon choix d’avoir ce type de sexualité, c’est mon problème. Les chansons permettent de parler de tout. »

Cette période étrange a-t-elle influencé l’écriture de l’album ?

« Il était déjà terminé avant le confinement. Donc cela n’a pas eu d’impact sur les morceaux. Par contre, le choix du titre de l’album a été fait pendant cette période. On trouvait que cela faisait sens. Il ne pouvait s’appeler que comme ça. »