Neuf BD à lire pour occuper vos week-ends pluvieux

Ph. Thomas Wallemacq

Ça y est, nous sommes en automne et la saison des plaids a officiellement commencé ! Le week-end s’annonce froid et pluvieux. Heureusement, cela ne nous empêche pas de lire. Voici quelques pépites que nous avons sélectionnées pour vous parmi les nombreuses sorties BD du moment. Faîtes votre choix, filez chez votre libraire et installez-vous bien au chaud. 

Un incroyable voyage dans l’imaginaire

Au début du 20e siècle, Winsor McCay créa ce que certains considèrent toujours, un siècle plus tard, comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la BD. «Little Nemo in Sumberland» raconte les aventures extraordinaires que vit un petit garçon dans ses rêves. Profondément marqué par cette œuvre et devenu lui-même auteur de BD, Frank Pé («Broussaille» et «Zoo») rend hommage à Winsor en reprenant les aventures de Little Nemo à sa manière. En cette rentrée, Dupuis sort un album, en grand format, qui regroupe les deux tomes parus il y a quelques années aux éditions Toth. Avec une nouvelle maquette, des couleurs améliorées et un grand poster inclus, le résultat est un ouvrage d’une qualité rare. À travers des dessins somptueux et des grandes planches qui fourmillent de détails, l’auteur et dessinateur belge emmène le lecteur dans le pays des songes où des personnages et des créatures fantaisistes vagabondent dans un imaginaire sans limites.

«Little Nemo d’après Winsor McCay», de Frank Pé, éditions Dupuis, 80 pages, 39 €

Des contes extraordinaires !

« Jusqu’ici tout allait bien… » est un album exceptionnel à plus d’un titre. Tout d’abord, il est l’œuvre d’Ersin Karabulut et ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de découvrir le travail d’un dessinateur et scénariste turc. Cet album est découpé en neuf contes, dignes des meilleurs épisodes de la série Black Mirror. La première fable par exemple nous plonge dans une société dans laquelle tous les citoyens doivent porter une lourde pierre qu’ils ne peuvent jamais déposer, de leur enfance jusqu’à leur mort. Un moyen de soumettre la population ? Une autre fable raconte l’étrange histoire d’une femme n’ayant aucun orifice qui tombe enceinte et qui voit grandir et se développer en elle un être étrange. On découvre aussi la difficile vie d’un homme qui refuse d’avoir un smartphone dans une société hyper connectée. Ces histoires ont un point commun : elles font réfléchir. Un album magnifiquement illustré et rempli de bonnes idées à découvrir d’urgence !

« Jusqu’ici tout allait bien… », d’Ersin Karabulut, éditions Fluide Glacial, 80 pages, 16,9 €

L’amour à rebours

« Malgré tout » commence par la rencontre, lors d’une soirée pluvieuse, entre deux sexagénaires. Malgré son charme et son charisme, Zeno est un éternel célibataire, doux rêveur qui vient enfin de décrocher sa thèse de doctorat. Ancienne maire, Ana est elle aussi toujours aussi élégante. Mariée, mère et grand-mère, elle a pourtant accepté ce rendez-vous galant. Ensemble, ils discutent, ils rient et ils rattrapent le temps perdu. Et puis, sous leur parapluie, ils s’embrassent. Cela pourrait être la fin de l’histoire. Ce n’est pourtant que le début. L’album commence par le chapitre 20 et se termine par le chapitre 1. Au fil des pages et des chapitres, Jordi Lafebre remonte le temps et revient sur les parcours de vie de ces deux amoureux, leurs rencontres et leurs actes manqués. Il se dégage beaucoup d’émotion et de tendresse  dans la manière dont l’auteur espagnol raconte à rebours cette histoire d’amour. Le magnifique coup de crayon de Jordi Lafebre contribue aussi à faire de « Malgré tout », une œuvre originale, attachante et pleine de charme.

« Malgré tout », de Jordi Lafebre, éditions Dargaud, 152 pages, 22,5 €

Le vol du cerveau d’Einstein

Saviez-vous qu’après la mort d’Albert Einstein en 1955 son cerveau avait disparu ? Malgré la volonté du chercheur de ne pas donner son corps à la science, lors de l’autopsie, un jeune médecin a dérobé le cerveau d’Einstein. Une histoire incroyable mais vraie dont Pierre-Henry Gomont s’est inspirée pour réaliser un roman graphique de près de 200 pages. L’auteur et dessinateur français admet volontiers qu’il a pris certaines libertés avec les faits historico-scientifiques. Il ne faut qu’une dizaine de pages pour s’en rendre compte lorsque la représentation du professeur Albert, le haut du crâne coupé, apparaît pour surprendre l’homme qui a subtilisé son cerveau. Partant d’un fait historique, « La fuite du cerveau » devient rapidement une sorte de road-movie loufoque qui suit la fuite d’un fugitif accompagné du cerveau d’Einstein et de son « fantôme ». C’est déjanté, bourré d’humour, ça part dans les sens et ça mérite le coup d’œil !

« La fuite du cerveau », de P-H Gomont, éditions Dargaud, 192 pages, 25 €

Une œuvre coup de poing

Au milieu des années 1940, Boris Vian utilisa le pseudonyme « Vernon Sullivan » pour changer d’air et publier quatre polars, teintés de sexe et de violence. Paru en 1950, « Elles se rendent pas compte » est le troisième roman noir de Vernon Sullivan. Il raconte les aventures de deux frères qui se retrouvent au milieu d’une mystérieuse affaire de drogue. À l’époque, Vian brisait les tabous en abordant notamment l’homosexualité à travers « un gang de lesbiennes ». Septante ans plus tard, cette histoire n’a rien perdu de son charme et de son mordant. Le Français J.D Morvan au scénario et l’Argentin Delpeche au dessin revisitent le roman de Vian en le mettant dans des cases. Ils plongent le lecteur dans les années 1950 et livrent une œuvre coup de poing, violente avec de nombreuses scènes de sexe, mais aussi beaucoup d’humour.

« Elles se rendent pas compte », de JDMorvan et Delpeche, éditions Glénat, 96 pages, 19,5 €

Le match de la guerre froide

En 1945, Andreas et son grand frère Konrad étaient des gamins lorsque les Russes sont entrés dans Berlin. Orphelins de guerre, les frères Werner étaient très soudés jusqu’à ce que le destin les sépare peu à peu. L’un est parti vivre en Allemagne de l’Ouest tandis que l’autre, espion de la Stasi, vit de l’autre côté du mur. En 1974, un match de la coupe du monde de foot, le « match de la guerre froide » opposant la RFA et la RDA, va réunir ses deux frères aux idéologies opposées. Avec « La patrie des frères Werner », Philippe Collin et Sébastien Goethals livrent un récit historique sobre et puissant qui illustre comment le communisme a façonné une jeune génération d’Allemands. Très documenté, l’ouvrage se conclut par un dossier historique de 10 pages qui retrace les 30 ans d’histoire allemande entre la chute du nazisme et ce match de foot en 1974. Une belle leçon d’histoire !

« La patrie des frères Werner », de Collin et Goethals, éditions Futuropolis, 152 pages, 23 €

Une Dracula au féminin ?

Nous sommes à la fin du 19e siècle. Avec son visage d’ange, la mystérieuse Miss Hellaine quitte Seattle pour débarquer à Woodsburh. Dans cette petite ville d’Alaska, plusieurs meurtres sanglants ont entraîné des rumeurs à propos de la présence d’un diable. Et si Lady Hellaine traîne dans les parages, ce n’est pas un hasard. Mercy est la nouvelle série de l’illustratrice et scénariste italienne Mirka Andolfo, qui collabore depuis 2015 pour DC Comics. La jeune femme laisse de côté l’univers des super-héros pour une mystérieuse et violente histoire de vampire. La grande force de cet album est le dessin envoûtant de Mirka Andolfo. Pour le reste, ce premier tome se contente de planter le décor tout en laissant planer beaucoup trop de mystère. Il laisse finalement un goût de trop peu dans la bouche et il faudra vraiment attendre la suite pour voir si Mercy s’imposera comme une future grande saga de vampire.

« Mercy – t.1 : La dame, le gel et le diable », de Mirka Andolfo, éditions Glénat, 64 pages, 14,95 €  

Des enquêtes intemporelles

Lors de cette rentrée, la collection Agatha Christie des éditions Paquet s’est enrichie de deux nouveaux titres. « La mystérieuse affaire de Styles » est le premier roman à énigme d’Agatha Christie et signe la première apparition du détective belge Hercule Poirot dans les enquêtes de la célèbre romancière britannique. « Ils étaient dix », précédemment connu sous le titre « Dix petits nègres », n’est quant à lui plus à présenter. Chacune de ces adaptations est scénarisée et dessinée par des artistes différents. Chaque album dispose ainsi de sa propre touche. Ils ont néanmoins un point commun : en moins de 80 pages et à travers les cases d’une BD, ils retranscrivent parfaitement l’ambiance des œuvres d’Agatha Christie et ils prouvent que bientôt 100 ans après leur sortie, ses enquêtes n’ont rien perdu de leur charme.

« Hercule Poirot – La mystérieuse affaire de Styles », de Vivier et Gleyse, éditions Paquet, 64 pages, 16 €

« Ils étaient dix », de Davoz et Callixte, éditions Paquet, 80 pages, 18 €

Plongée au cœur de la Zone

Tout part d’une vraie photo prise en 1898 par Eugène Atget dans les rues de Paris. On y voit une jeune fille en train de chanter à côté d’un vieil homme barbu qui tourne la manivelle d’un orgue de barbarie. Touchés par le regard de cet enfant mais ne sachant rien d’elle, Éric Stalner et Cédric Simon ont imaginé son histoire, celle d’Eugénie. Dans leur récit, ils plongent le lecteur dans la Zone, l’immense bidonville qui entourait Paris jusqu’au début des années 1930.  Comme ses amis, Eugénie vit – ou plutôt survit – grâce à des vols, des magouilles et des petites arnaques. Son rêve est d’avoir assez d’argent pour quitter le bidonville et de devenir actrice. Mais rien n’est simple dans la Zone. Le dessin semi-réaliste et très détaillé d’Éric Stalner offre une belle immersion dans cet univers à la fois sombre et intriguant. Un premier tome réussi, en attendant la suite !

« L’oiseau rare – T1 : Eugénie », de Cédric Simon et Éric Stalner, éditions Grand Angle, 64 pages, 14,9 €

Thomas Wallemacq