Yasmina Khadra, aux vents de l’errance

Ph. G. Bruneel

Incontournable de cette rentrée littéraire, « Le sel de tous les oublis », le dernier roman de Yasmina Khadra, retrace les pérégrinations d’Adem, un instituteur algérien, dévasté lorsque sa femme le quitte pour un autre. Un anti-héros mélancolique, dont les errances résonnent en chacun de nous. 

Adem paraît fort peu sympathique. Pourtant on se retrouve dans ce personnage…

« Adem nous ressemble. Adem, c’est nous dans les moments difficiles. Il nous arrive à tous de passer par des moments extrêmement démoralisants. Mais si l’on reste l’otage de cette déconvenue, on se transforme en son propre bourreau. Alors qu’il faudrait écouter ce que la vie a à nous dire. Il y a toujours une possibilité de rebondir, de se réinventer. Mais Adem n’est pas dans cette logique-là. »

Il n’arrive pas à dialoguer, à s’ouvrir aux autres. C’est son orgueil qui parle ?

« C’est le mépris de soi. Il a un tel mépris qu’il se néantise. Il sait que ce qu’il vient de perdre il ne pourra jamais le retrouver. Il avait une femme qui l’aimait. Et puis, il s’est habitué à cet amour, il l’a banalisé. Et à un certain moment, cette femme a même perdu tout relief pour lui. Or, quand elle part, il réalise qu’elle était la chose la plus essentielle de sa vie. Plus rien ne compte alors pour lui. Il entre dans une sorte d’autodestruction. Il y a des gens qui se suicident. Lui trouve que c’est trop facile et choisit de se punir un peu plus. »

Il croise des personnages qui lui tendent la main, pourquoi refuse-t-il ?

« Il ne veut pas être éveillé. Tous les autres personnages l’éveillent à quelque chose : à lui-même, à la possibilité pour lui de se refaire ou de rebondir. Mais lui ne veut pas. Parce qu’il sait qu’il a fait la plus grande erreur de sa vie. Il faut dire à une femme qu’on l’aime. Il faut qu’elle l’entende, qu’elle sache qu’elle n’est pas un meuble décoratif dans une maison, mais qu’elle est la vie ! Elle est ce que l’on a de plus précieux au monde. L’homme est vivant grâce à la femme. Elle est notre complétude. Dans les moments difficiles, ce n’est pas l’homme qui porte la femme, c’est la femme qui porte l’homme. »

Comment avez-vous composé cette galerie de personnages ? Des rencontres vous ont inspiré ?

« Je pense que nous pouvons nous enrichir de chaque rencontre. Si nous sommes attentifs aux autres, tous les autres deviennent des leçons de vie. Quand j’étais enfant, je me suis retrouvé dans une caserne à l’âge de neuf ans. Autour de moi, il y avait beaucoup d’orphelins de la guerre. Pour tempérer ma propre déconvenue, je me suis intéressé à l’infortune des autres. Et je trouvais qu’ils souffraient beaucoup plus que moi. Ça pondérait un peu ma propre souffrance. »

Adem arrivera-t-il au bout de son cheminement ?

« On arrive toujours au bout de quelque chose. Même si on ne réalise pas son rêve, on aura, contre vents et marées, fait du chemin. Le but n’est pas obligatoirement de réaliser un rêve, mais d’y croire. C’est de croire à un rêve qui nous permet d’avancer, de vivre et de nous relever. »

Ce n’est pas un hasard si vous avez placé cette histoire, celle de la désillusion d’un homme, à l’aube de l’indépendance de l’Algérie, une période d’espoirs et de grands désenchantements ?

« Ce n’est pas seulement l’Algérie, c’est une période qui a touché pratiquement toutes les nations après les guerres. On s’attend à l’embellie, et puis on tombe dans d’autres cauchemars. Des opportunistes arrivent, certains en profitent pour sévir, d’autres pour se venger, d’autres encore pour essayer de tout s’accaparer… L’homme réagit différemment. Ce sont des natures plurielles, quelques fois dangereuses, quelques fois salutaires. Ce qui se passe dans ce livre se passe partout. On est dans l’humain. Pas dans le politique, mais dans la nature humaine. »

Effectivement, c‘est un roman qui peut nous toucher et nous éclairer dans notre propre parcours.

« On a besoin, surtout après une pandémie aussi cruelle, de se poser de temps en temps les bonnes questions. Le problème, c’est que l’on a renoncé à notre libre arbitre : on attend des autres les réponses que l’on devrait chercher par nous-même. Le livre, il intervient à ce moment-là. Il nous met face à nous-même. Parce que, qu’est-ce qu’un livre, sinon le miroir qui nous renvoie ce que nous sommes ? »

Oriane Renette

En quelques lignes

Dans son dernier roman, Ysamina Khadra nous raconte les pérégrinations d’Adem, un instituteur de campagne algérien brisé après le départ de sa femme. Soudainement, il réalise que sa femme n’est pas un objet mais un être à part entière. Il réalise mais ne comprend pas encore. Désespéré et désillusionné, cet anti-héros part en quête d’oubli. Dans l’Algérie fraîchement indépendante, où les espoirs et rêves d’idéal sont plus prégnants que jamais, il entame un voyage fait de rencontres providentielles. Des êtres hors du commun, portant chacun leurs blessures ou fuyant leurs fantômes. Au fil des pages, tous distilleront leur propre philosophie de vie, qui tantôt aideront Adem à panser ses blessures, tantôt feront ressurgir ses démons.
Comme toujours avec Ysamina Khadra, un roman pour nous émouvoir et nous éclairer.

« Le sel de tous les oublis », de Yasmina Khadra, aux éditions Julliard, 256 pages, 19 €