À Tenino, l’argent pousse sur les arbres pendant la pandémie

Ph. Jason Redmond / AFP

Pour soutenir ses commerçants frappés par la crise provoquée par la pandémie de Covid-19, la ville de Tenino, dans l’État de Washington, a eu une idée peu conventionnelle : battre sa propre monnaie sur des planches de bois plaqué.

« Il n’y avait pas d’activité économique. Les rues étaient désertes ; elles avaient la même apparence à 3h  de l’après-midi comme à 3h du matin », raconte Wayne Fournier, le maire de cette ville de 1.800 habitants, au sud de Seattle, dans le nord-ouest des États-Unis.

« On recevait énormément d’appels téléphoniques d’entreprises nous disant ne pas savoir si elles allaient s’en sortir », ajoute-t-il.

À l’aide de la presse typographique du musée de Tenino, 10.000 dollars ont été imprimés en billets de 25 dollars sur chacun desquels figurent un portrait de George Washington ainsi qu’une inscription en latin signifiant « Nous contrôlons la situation ».

L’argent est distribué sous forme de subvention aux habitants justifiant avoir été affectés économiquement par la pandémie. Chaque résident peut prétendre à un maximum de 300 dollars par mois.

La ville garantit un taux de change fixe face au billet vert afin qu’un dollar de Tenino corresponde toujours à un dollar américain.

« Publicité pour la ville  »

Depuis leur mise en circulation, ces « Covid dollars » s’échangent, sous certaines conditions, dans presque tous les commerces de la ville en circuit fermé, les « Covid dollars » n’étant pas acceptés en dehors des frontières de Tenino. Les commerçants peuvent également les encaisser à la municipalité.

« C’est une publicité pour la ville », estime Chris Hamilton, gérant de la principale épicerie de Tenino, qui accepte les dollars en bois, sauf pour la vente de tabac ou de billets de loterie.

« Ça fait venir plein gens qui ne connaissaient pas Tenino et veulent voir cet endroit qui fabrique sa propre monnaie. Ils peuvent venir ici acheter une glace ou descendre la rue et acheter un hamburger », ajoute M. Hamilton.

Ph. Jason Redmond / AFP

Un concept devenu viral en 1930

L’initiative de Wayne Fournier s’inspire d’un épisode resté célèbre dans l’histoire locale. Après la Grande Dépression de 1929, la pénurie monétaire avait poussé les responsables à imprimer une monnaie de nécessité sur de l’écorce d’épicéa.

« Le concept est devenu viral dans les années 1930 », relate M. Fournier, d’autres communautés, entreprises et chambres de commerce s’empressant d’imiter l’exemple de Tenino.

L’attention médiatique a par ailleurs piqué la curiosité d’investisseurs et de collectionneurs, prêts à mettre la main au portefeuille pour acquérir cette monnaie de bois. Aujourd’hui encore, elle est vendue sur eBay ou Amazon pour des sommes variant de quelques dizaines à plusieurs milliers de dollars.

Monnaies complémentaires

Si les « Covid dollars » de 2020 ont été conçus comme une devise temporaire, vouée à disparaître une fois la crise économique surmontée, leur objectif est similaire à celui de monnaies communautaires plus permanentes, à savoir soutenir le commerce de proximité et encourager la consommation locale.

Au niveau légal, ces monnaies sont généralement complémentaires, dans la mesure où elles n’ont pas vocation à se substituer à la devise nationale que seul le gouvernement est en droit d’émettre.

Contacté par l’AFP au sujet de sa position sur les devises locales, le Trésor américain n’a pas souhaité commenter.

Des projets, de taille et d’ambition variables, foisonnent à travers le monde, notamment en Europe. Avec le système WIR, créé en 1934, la Suisse accueille par exemple la plus ancienne monnaie locale en activité, utilisée quotidiennement par des milliers de PME helvétiques.

Regain d’intérêt

Aux États-Unis, l’explosion du taux de chômage depuis la mi-mars a suscité un regain d’intérêt pour ces devises communautaires, considérées par leurs défenseurs comme un outil efficace pour répondre aux besoins des habitants.

« La crise des financements municipaux pousse à la créativité », explique Susan Witt, directrice du Schumacher Center for New Economics, un centre de recherche qui supervise les BerkShares, une devise en circulation depuis 2006 dans la région des Berkshires, à l’ouest du Massachusetts, que distribuent plusieurs banques locales.

« Des responsables explorent l’idée d’émettre leur propre monnaie plutôt que des titres de dette afin de financer leur réponse au Covid-19 », ajoute Mme Witt, qui conseille plusieurs municipalités américaines s’intéressant à ce genre d’initiatives.

Un impact difficilement mesurable

Les avocats des monnaies locales avancent aussi l’idée que ces dernières agissent comme un rempart à une mondialisation effrénée.

« Les gens commencent à se rendre compte que nous sommes allés trop loin et trop vite au détriment de notre savoir-faire local », estime Chris Hewitt, fondateur du Current, une monnaie de la vallée de l’Hudson, au nord de New York, qui fonctionne comme un système de crédit mutuel.

L’impact concret de ces monnaies de proximité sur l’économie est difficilement mesurable. Mais leurs promoteurs espèrent que la crise actuelle fasse naître un mouvement d’ampleur nationale.

« Si cela se produit spontanément à travers le pays, cela pourrait nous aider à nous prémunir d’une terrible récession », assure M. Fournier.