Aymeric Caron déconfine l’imaginaire: « devant le virus, nous sommes tous égaux »

Ph. Kamill Szkopik

On connaît Aymeric Caron pour ses prises de position engagées, entre autres pour le véganisme. Le confinement lui a offert l’opportunité de réfléchir à des clés intellectuelles à faire émerger pour basculer dans le monde d’après. Dans «La revanche de la nature», il analyse son ressenti et les événements au jour le jour. Il passe du particulier à l’universel en dégageant 27 «leçons» constituant autant de plis à prendre pour rétablir l’équilibre.

Pour quelles raisons avez-vous décidé d’écrire ce livre?

«J’étais en train d’écrire un autre ouvrage quand la crise du Covid-19 nous est tombée dessus. J’ai trouvé qu’il y avait urgence à écrire sur cette crise inédite qui s’est imposée à tous de manière brutale. Mais je ne voulais pas faire un journal nombriliste, essentiellement intime. Je voulais que ce soit une analyse plus large, politique et un peu philosophique

Vous attendiez avec impatience les journaux télévisés quotidiens?

«Non, je les ai regardés quatre ou cinq jours puis j’ai abandonné la télé. Je lisais plutôt la presse écrite. J’ai trouvé les débats télévisés très pauvres. Les gens réellement intéressants, comme le personnel soignant par exemple, ont autre chose à faire que d’aller sur des plateaux télé

Les théories du complot selon lesquelles le virus a été fabriqué par l’homme ou est une erreur de procédure en labo, vous y croyez?

«Je l’évoque car c’est une hypothèse mais aucun scientifique sérieux ne l’accrédite. Et puis ce type de virus, comme les autres zoonoses, provient des animaux. Et vu le contexte de perte de biodiversité et de contacts de plus en plus étroits entre les humains et les animaux sauvages, ces maladies, comme d’ailleurs Ebola ou le SRAS, se multiplient de plus en plus rapidement, c’est logique

Cela entre en résonance avec un de vos combats: vous êtes ouvertement antispéciste…

«J’ai effectivement tout de suite fait le lien entre le Covid-19 et la consommation de viande. Je suis vegan et je milite pour que l’on arrête de manger de la viande pour plusieurs raisons: environnementales, économiques, éthiques, de santé. Imaginons que l’on n’est pas d’accord sur l’argument éthique de la souffrance animale, très bien, mais le bon sens aujourd’hui nous dit que nous devons au moins fortement diminuer cette consommation de viande pour un tas d’autres raisons, dont les zoonoses

Vous écrivez que les politiques essayent de réparer en palliant les conséquences de l’épidémie et non les causes. Pensez-vous que cela va changer avec cette crise?

«Non, pas du tout! Je l’ai espéré mais je ne vois pas de prise de conscience politique. Des mesures sont prises pour remédier à la crise économique et rien ne va dans le sens d’une protection de la biodiversité. On reste dans un capitalisme moderne, néolibéral, qui injecte de l’argent quand cela va mal

Vous structurez le livre en 27 leçons pour construire le monde d’après. Quelle est la plus importante selon vous?

«Changer l’imaginaire sur lequel la société se construit. J’appelle cela ‘déconfiner l’imaginaire’. Les sociétés humaines reposent sur une illusion sociale importante et inamovible, comme cela l’a été chez nous avec la religion par exemple. Et puis l’argent a tué Dieu. Notre paradigme repose à présent sur la croissance économique. On est éduqués dans l’idée de chercher la croissance économique personnelle, à être productif. Il est nécessaire de décaler cet imaginaire pour inventer un autre chemin. Je m’inspire de plusieurs économistes mais surtout de philosophes comme Castoriadis pour proposer ce nouvel imaginaire. Par exemple, je propose dans mes leçons une certaine déconsommation, de remplacer la puissance par la plénitude, d’identifier l’essentiel, d’accepter que l’humanité est une ou encore de retrouver l’humilité

Vous considérez-vous comme un philosophe?

«Non, je vulgarise les philosophes. Je les cite dans mes livres et j’espère donner envie aux gens d’aller les lire car les médias n’en parle pas ou donnent seulement la parole à des philosophes de pacotille qui ont bien scolairement intégré des philosophes classiques mais qui n’apportent rien de consistant et de nouveau dans le débat

Vous citez Lao-Tseu: «L’homme n’est pas fait pour construire des murs mais pour construire des ponts.» Cette crise du Covid a-t-elle construit des ponts?

«Oui, je pense que nous nous sommes rendu compte que l’humanité est une. Certains ont voulu nous faire croire que cette crise nécessiterait de reconstruire des murs, de fermer des frontières… Mais devant le virus, nous sommes tous égaux, quels que soient notre nationalité ou notre pouvoir d’achat. Même si attention, certaines personnes ne sont pas égales face aux moyens de se protéger du virus ou de la crise économique bien sûr.»

Vous avez recontextualisé, jusqu’à définir même ce qu’est un virus et son rôle très positif, aussi, pour l’humain. Ce qui va plutôt à contre-courant du flux actuel d’informations…

«J’ai eu envie de consacrer un chapitre sur ce sujet car le rôle des virus est très important dans l’apparition des cellules complexes, du placenta, de l’ADN, et dans l’apparition des mammifères tout simplement. Mais aussi pour la régulation de la population des espèces et des équilibres de la nature. D’ailleurs, le sujet de la démographie est très peu abordé dans nos sociétés. C’est une sorte de tabou.»

Une de vos leçons a comme titre: Être épicurien, déconsommer! Quels petits bonheurs vous ont sauté aux yeux pendant le confinement?

«Passer du temps avec ma fille, c’est le plus grand des bonheurs pour moi. Mais aussi être bien seul avec soi ou en l’occurrence avec ma compagne. Ce confinement a permis une espèce de tri dans les relations sociales. Socialement, j’ai assez bien vécu cette mise à l’écart.»

«La revanche de la nature», d’Aymeric Caron, éd. Albin Michel, 265 pages, 16,90 €