Pierre Kroll : « Ma petite victoire, c’était de voir Emmanuel André rire en voyant mes dessins »

Ph. Pierre Kroll

Dans « Alors, on en parle ? », Pierre Kroll retrace en 200 dessins le déroulé de la crise sanitaire unique traversée par 11 millions de Belges. Il revient avec humour sur cette période si particulière.

Personnellement, comment avez-vous vécu la crise du coronavirus ?

Pierre Kroll : « Je ne peux pas me plaindre. J’ai de la chance parce que je n’ai pas de proches qui ont été malades et je ne l’ai pas été. Et puis, j’habite une maison avec un grand jardin et j’ai vu revenir l’un de mes enfants qui a préféré être confiné près de Liège plutôt qu’à Londres. Au niveau boulot, j’ai travaillé beaucoup plus. Tous les jours, je commençais à 8h du matin et je terminais à 8h du soir. J’ai fait mon boulot plus que jamais. C’était une période inédite où tout tournait autour d’un même sujet et, ce qui est rarissime, toute la population vivait la même chose. C’était un moment où le dessinateur de presse retrouve ce à quoi il sert. J’ai accompagné beaucoup de monde par mes commentaires, mon humour, ma façon de voir les choses. »

N’avez-vous jamais eu l’impression de faire une overdose de dessins sur le coronavirus ?

« Si, un peu. Lorsqu’on me disait, ce soir à la télé on va parler des masques ou des tests, c’était déjà la cinquième ou la sixième fois. C’est aussi un peu fatiguant de devoir se pencher sur une partie du sujet en sachant que deux jours après, elle sera obsolète. Il y a bien eu un petit peu d’overdose de temps en temps mais en même temps, c’était comme une sorte de challenge et j’y arrivais quand même. »

Ph. Pierre Kroll

« J’ai voulu illustrer le confinement de tout un chacun »

Comment s’est passée la sélection des 200 dessins de cet album ?

« Je suis resté sur le confinement belge et sur comment les Belges l’ont vécu. J’ai aussi choisi peu de dessins sur la maladie elle-même. Par exemple, il n’y a rien qui se passe dans les hôpitaux. J’ai plutôt voulu illustrer le confinement de tout un chacun. On est quand même plus nombreux à avoir vécu le confinement et à ne pas avoir vécu la maladie. Ensuite, j’ai choisi les dessins les plus drôles et ceux qui tenaient encore bien le coup. J’ai également beaucoup fait confiance à mon graphiste. Mon rédacteur en chef me disait que mon métier était de documenter le présent. Ce n’est donc pas une vision après coup. Tous les dessins de ce livre sont à remettre au moment où ils ont été faits. Dans les premiers dessins avec les masques par exemple, je rigolais de Batman et de Zorro. Maintenant ça paraît con mais à l’époque c’était très drôle et ça faisait rire. »

Ph. Pierre Kroll

« Ma petite victoire c’était de voir Emmanuel André ou Yves Coppieters rire en voyant mes dessins »

Vous êtes-vous interdit certaines blagues du fait que ce soit un sujet aussi dramatique et que des milliers de familles ont été endeuillées en Belgique ?

« Il y a bien sûr un peu de respect mais non, je ne me souviens pas de m’être autocensuré. C’est l’angle que j’ai choisi en tant que dessinateur de presse dans ma mission d’accompagner les gens dans l’actualité. À la télé, il y avait parfois des gens qui disaient : ‘Non, pas de Kroll car on ne rit pas avec ça’. Ma petite victoire, c’était de voir les virologues Emmanuel André ou Yves Coppieters rire en voyant mes dessins à l’écran. »

Ph. Pierre Kroll

Cette crise a vu naître de nouveaux visages comme le professeur Raoult ou Emmanuel André. Lequel avez-vous apprécié dessiner ?

« Raoult, il a une bonne tête évidemment. Je regrette presque de ne pas l’avoir dessiné plus mais je ne voulais pas non plus lui faire plus de pub. Au final, il compte mais il n’est pas un personnage très important de l’histoire. Dans les nouveaux, si je devais choisir une personne plus amusante à dessiner, je dirai Emmanuel André car il a une bonne tête et qu’il est barbu. »

L’année 2020 est déjà bien remplie en actualité et pourtant elle est loin d’être terminée. Comment voyez-vous votre album de fin d’année ?

Ph. Pierre Kroll

« C’est une bonne question. Il y a un an je pensais que ce serait un album avec un été très riche avec le Tour de France, l’Euro de football, les Jeux olympiques, sans doute un retour de la canicule,… Je n’avais bien évidemment pas vu venir le coronavirus et donc toutes les suppressions de cet été. Ma grande difficulté sera de ne pas faire un premier trimestre 2020 qui occupe 2/3 du livre mais je pense que la politique va revenir avec ce gouvernement introuvable. »

« Je fais partie de ceux qui pensent que cela ne va pas changer grand-chose »

Pour la dernière question je vais vous demander de sortir votre boule de cristal et d’imaginer ce que pourraient penser les personnes qui ouvriront cet album dans 10 ans, en 2030.

« Je ne suis pas très optimiste et j’ai l’impression qu’on ne va plus trouver cela si exceptionnel dans dix ans. Je suis convaincu qu’il y aura d’autres confinements, d’autres canicules et d’autres catastrophes du même genre. Pendant tout le confinement, on a dit que le monde allait changer fondamentalement. Je fais partie de ceux qui pensent que cela ne va pas changer grand-chose. À un moment, j’ai rêvé que ce serait la fin des vols Ryanair à 17 € mais je crois que c’est reparti de plus belle et qu’on va vouloir rattraper tout ce qu’on n’a pas fait. Je ne suis pas à 100 % pessimiste, on va tirer des leçons du passé mais le monde ne va pas changer fondamentalement. »

« Alors, on en parle ? – 200 dessins sur une drôle de période », de Pierre Kroll, éditions Les Arènes, 120 pages, 12 €

Thomas Wallemacq