Barbara Abel, la reine belge du thriller, est de retour avec « Et les vivants autour »

Ph. Melania Avanzato

Après « Derrière la haine », « Je sais pas » et « Je t’aime », la reine du thriller belge est de retour. Très attendu, son nouveau roman « Et les vivants autour » vient de sortir en librairie. L’auteure bruxelloise nous plonge dans les tourments de la famille Mercier, déchirée autour de Jeanne, une jeune femme plongée dans le coma depuis quatre années.

Comment définiriez-vous le thriller à la Barbara Abel ?

« Mon terrain de jeu de prédilection, c’est la famille. Je ne peux pas le nier ! Mais plus que la famille, ce sont les gens ordinaires. J’aime bien les mettre dans des situations extraordinaires. C’est ça qui me plaît. C’est du thriller psychologique, donc je dois imaginer l’histoire de ces gens ordinaires, densifier les personnages, et forcément ils s’inscrivent dans un contexte familial. C’est pour cela que je parle de famille. »

Quels sont les ressorts essentiels de cette  manipulation du lecteur ?

« Les ressorts sont pratiquement toujours le mêmes. Le thriller, c’est avoir une bonne situation de départ, c’est-à-dire un conflit entre les personnages. Première chose, il faut bien présenter les personnages pour que les lecteurs les connaissent. On a besoin de les connaître pour avoir de l’empathie, pour être touché. Deuxième chose, c’est savoir quelles informations donner au lecteur, et l’ordre dans lequel on va les donner. Le moment est déterminant. Tout ne tient pratiquement qu’à ça. »

Comment arrivez-vous à créer une telle empathie pour vos personnages, et ainsi accrocher les lecteurs?

« Je mets de moi dans tous les personnages. Pour chacun d’entre eux, je me mets à leur place. Chaque fois que je dois décrire une émotion, je puise en moi la façon dont j’éprouve cette émotion. On a tous ressenti la jalousie, la haine, l’amour, la tristesse, la joie… Même si je ne suis pas dans la même situation que mes personnages, je puise dans mes souvenirs émotionnels pour tenter de décrire leurs émotions. J’essaye de rester la plus honnête et sincère possible. Je pense que cette sincérité transparaît malgré tout, et fait que j’embarque le lecteur avec moi. Et puis aussi, j’essaie toujours que mes personnages ne soient pas clichés mais profondément humains. Je n’ai jamais aucun personnage qui est tout mauvais ou tout bon. Ils ont chacun leurs failles et leurs bons côtés. »

Vous vous attachez souvent à la figure maternelle dans vos romans. C’est plutôt votre situation de mère, ou votre propre mère à vous qui vous inspire ?

« Les deux. J’ai une relation très forte, très intense avec ma mère. Je lui suis profondément attachée, il y a un amour inconditionnel entre nous. Et je suis maman moi-même, de deux enfants de 19 et 12 ans, avec tout ce que cela implique comme montagnes russes émotionnelles ! Forcément, étant fille et mère, c’est quelque chose d’important pour moi. J’arrive à puiser plus facilement dans les émotions maternelles, puisque ces émotions-là sont très importantes à mes yeux. »

C’est pour puiser dans vos émotions que vous choisissez plutôt des personnages féminins ?

« Oui. Il n’y a pas un seul de mes livres où il y a un héros est masculin, tout simplement parce que je crois que j’aurais du mal à me mettre à la place d’un homme. Ce qui n’est pas impossible. Beaucoup de mes collègues féminines romancières mettent en scène des personnages d’hommes, et le font avec brio et talent. Mais c’est vrai que j’ai un besoin d’identification.

Et puis, la majorité du lectorat est féminin. Les lectrices vont plus s’identifier à une héroïne féminine. Enfin,  c’est bizarre de le dire dans cette période de féminisme exacerbé, mais il n’y a rien à faire, on est plus en empathie avec un personnage féminin en danger qu’avec un personnage masculin dans la tourmente. »

Vous explorez la situation des femmes dans ce roman…

C’est la thématique principale. Ça parle du corps de la femme, de la place de la femme à travers tous les personnages. Celui de Jeanne, à travers ce corps qui est muet et incapable de se défendre. C’est quand même le plus gros #MeToo de toute l’histoire des #MeToo. Celui de Charlotte qui veut absolument un enfant parce qu’il y a le diktat de la société qui est là, alors qu’au fond d’elle-même elle n’a pas envie d’enfant. Micheline, enfin, qui a sacrifié sa carrière professionnelle et sa vie de femme pour ses enfants et son mari. A un moment donné, elle se pose la question : « au nom de quoi ? Pour sauver quoi ? »

Qu’est-ce qui peut provoquer un déclic chez vos personnages, comme chez les femmes aujourd’hui ?

L’actualité fait beaucoup. Après, on a aussi notre boulot à faire, nous. Chacun a son rôle à jouer. Se demander « qui est ce que je suis ? Qu’est-ce que je veux ? Après, je pense que le vivre ensemble demande des concessions. On ne peut pas faire toujours ce que l’on veut, en tant que mère, que femme, que professionnelle… Mais au-delà de ça, c’est à nous de nous demander « quelle est ma limite ? » et au-delà, de dire « c’est non. Stop, maintenant ça suffit ». Et d’agir en conséquence, c’est ce qu’elles font et c’est ce que nous faisons.

Votre veine c’est le thriller psychologique. Vous avez parfois envie de vous essayer à d’autres genres ?

Non. A un moment, je suis sorite du thriller pour écrire deux comédies, en 2008. Ça a été une catastrophe commerciale retentissante. Ça m’a refroidie et je ne me pose plus la question. En dehors de ça, toutes les idées qui me viennent sont des idées de thriller. Chaque fois, j’ai un instinct naturel à les traiter en thriller.

Oriane Renette

En quelques lignes

Jeanne, 29 ans, est plongée dans le coma depuis quatre longues années. Sa vie s’est mise en pause, celle des autres a continué, en suspens. Jusqu’à ce que l’impensable se produise. Autour de ce corps inerte, mais bien vivant, une famille se déchire autour d’un dilemme insoutenable. Barbara Abel nous plonge dans les pensées les plus intimes de ses personnages et expose les failles de l’être humain. Au plus près de leurs émotions, la psychologie des personnages est disséquée en toute subtilité. L’auteure réunit tous les ingrédients qui font le succès de ses romans. Pour notre plus grand plaisir, elle nous manipule habillement au gré des événements, des histoires de famille, des secrets et des mensonges. Une thématique forte, un thriller percutant et questionnant. (or) 4/5

« Et les vivants autour » de Barbara Abel, édition Belfond, 448 pages, 19,85€