[Interview] Black M à la rencontre des jeunes belges pour évoquer son expérience

Black M était de passage chez nous, il y a quelques jours, afin de rencontrer près de 1.000 élèves venant de 13 écoles à l’Athénée du Sippelberg à Molenbeek. L’occasion pour lui de sensibiliser les jeunes au décrochage scolaire et au harcèlement. Des thématiques qu’il aborde d’ailleurs dans son dernier album «Il était une fois» dans lequel il se livre tout entier. Le temps d’un album, Black M se dévoile et évoque ses expériences, bonnes et mauvaises, ses origines, ses amours et son parcours de vie.

Vous êtes venu rencontrer des jeunes ici en Belgique pour les sensibiliser à certaines thématiques. Lesquelles vous tiennent à cœur?

«Surtout celles que j’ai abordées dans l’album ‘Il était une fois…’. J’ai un peu le rôle du grand frère et j’évoque ce qui les touche le plus. Par exemple, le harcèlement scolaire, l’idée que l’on peut tout perdre du jour au lendemain, les valeurs maternelles, la chance que l’on a d’avoir une bonne santé, la dangerosité des réseaux sociaux, etc. Je parle de tout cela à travers mon album et cela m’a amené ici aujourd’hui parce que ça les touche directement. Quand on m’a dit que ces élèves m’avaient choisi, j’ai annulé mes journées à Paris pour venir les rencontrer.»

Vous parlez du harcèlement dans le titre «Lucien». C’est quelque chose dont vous avez aussi souffert?

«Non, je ne l’ai pas vécu, parce que je ne me laissais pas faire. Par contre, avec du recul, je me suis rendu compte que je l’avais vu dans les cours de récré. J’ai vu des jeunes se faire harceler, mais à cet âge-là, on ne se dit pas que c’est du harcèlement scolaire. On se dit que ce sont juste des camarades qui embêtent un autre camarade. Mais en réalité, les scènes que j’ai vues étaient assez difficiles. En fait, je n’avais pas la maturité de dire ‘arrêtez, les gars’. On n’en rigolait presque. C’est pour cela que j’ai écrit ce morceau.»

Vous prenez à cœur ce rôle de grand frère?

«Oui, parce que j’ai aussi deux petits frères et une petite sœur. Et oui, c’est une responsabilité. Il faut leur parler et montrer l’exemple. Mais toute notre famille est très proche. J’ai un frère qui fait aussi du rap, on se parle souvent.»

Le morceau «Ainsi valse la vie», c’est pour exorciser une sorte d’angoisse de ne pas retomber dans la pauvreté?

«Il y a de ça. Mais c’est surtout parce que je l’ai vécue. On s’est fait expulser moi et ma famille. On a vécu trois mois à la rue. Mais grâce à des proches qui nous ont toujours soutenus, nous avons logé à gauche et à droite. Mais on n’avait pas de domicile fixe, donc on était SDF. Suite à cela, quand ma mère a trouvé un autre logement, je me suis automatiquement rapproché des gens qui dorment dehors. Je me suis fait plein d’amis SDF, j’ai appris leur mode de vie, ils ont appris à me connaître, certains m’ont vu grandir. J’en ai vu mourir malheureusement. Tout cela m’a marqué, et c’est pour cela que j’ai écrit ce morceau. Les hauts et les bas, cela peut arriver à tout le monde, surtout à ceux qui sont en haut. Plus dure est la chute.»

Quand on écoute l’album, il a comme un côté autobiographique.

«Je n’avais pas en tête une autobiographie, mais je voulais évoquer l’histoire de ma vie en tant qu’être humain, et ce qui m’entoure. Et je me suis dit que ce qui me touche allait toucher tous les êtres humains. Ici, je ne suis pas dans une formule ‘tube’, je ne fais pas danser pour rien, je raconte quelque chose à chaque fois. Je ne l’avais pas encore fait dans ma carrière, même si ce n’est que le troisième album. Les deux premiers avaient davantage une connotation fête. Là, il fallait que je raconte quelque chose, pour que les gens se rendent compte que chez Black M, il y a le fond et la forme. J’en avais besoin. D’ailleurs, je commençais à avoir l’étiquette ‘Black M, ce n’est que pour les enfants, et pour faire danser, il n’y a rien de profond’. Et sachant d’où je viens, je voulais parler clairement de ce qu’il y avait dans ma tête.»

«Léa», c’est une chanson d’amour très intime pour votre femme.

«Oui, il le fallait, parce que ça fait 12 ans qu’on est ensemble. C’est une femme que j’ai rencontrée à mes tout débuts. Je n’avais rien, c’est elle qui me payait le restaurant. On est toujours ensemble, on a un fils. C’est l’hommage parfait pour moi.»

C’est assez rare sur un album de rap.

«Oui mais pas tant que ça. Regardez ‘Caroline’ de MC Solaar. Ce sont des morceaux comme ça qui marquent, surtout venant d’un rappeur. Gims l’a fait aussi il y a quelques années avec ‘Bella’. Et il y en a plein d’autres. Mais les gens n’y prêtent pas attention.»

On a l’impression que le rap et la musique vous ont sauvé.

«Ah oui, clairement. Ça m’a même sauvé avant d’être connu, parce que j’étais un enfant de la rue. Au lieu d’aller vers l’une ou l’autre bêtise, j’allais au studio de musique.»

Vous aimez intégrer vos origines guinéennes dans votre musique.

«Mes origines, c’est moi, mes parents, ma famille. Donc, en parler n’est pas difficile pour moi. Je suis d’origine Peuls, une ethnie de l’ouest qui sont les nomades de l’Afrique. Je comprends très bien la langue. D’ailleurs, sur le morceau que j’ai écrit sur la Guinée et qui s’appelle ‘Maître Yaya’, il y a un sample d’une grande chanteuse guinéenne Fatou Linsa qui est décédée récemment. Je lui rends ici hommage.»

Pierre Jacobs