Avec « La Catabase », Jack Jakoli nous plonge dans les méandres du darkweb

Ph. Instagram

Âmes sensibles, s’abstenir (vraiment). Pour son premier roman, Jack Jakoli, enquêteur à la police criminelle de Mons, nous plonge dans le pire du dark web. Un thriller glaçant tirée de faits réels.

Dans quelle enquête est-ce que vous nous plongez avec « La Catabase » ?

Elle découle d’un cours que j’ai eu au sein de la police fédérale sur le dark web. On nous a fait nous balader sur le dark web pour voir ce que l’on pouvait y trouver. Tout le monde a vu des films comme « Hostel », « Saw », etc. mais en fait, ça existe réellement et j’en ai eu la preuve dans le cadre de mon métier. J’ai eu la confirmation que les séances de tortures comme décrites dans le livre existent. Et j’ai eu envie d’en parler.

Comment est-ce que des choses pareilles peuvent exister et échapper à tout contrôle ?

C’est très difficile d’y accéder. Le dark web est fait de façon à ce que l’on ne puisse rien y retrouver si l’on n’y est pas invité. Il n’y a rien d’indexé. Pour entrer sur cette plateforme, certains gestionnaires de forums vérifient si votre adresse IP est codée, etc. C’est très dur pour un service de police d’aller y rechercher des gens, c’est l’anonymat le plus complet.

L’histoire est tirée de faits réels, c’est une enquête sur laquelle vous avez travaillé ?

Non, mais je reprends plusieurs éléments de différentes enquêtes que j’ai pu faire. Le thème général de l’histoire, c’est la dépravation humaine. Il y a le premier chapitre, une séance de torture qui est un mix de ce que j’ai pu voir sur le dark web. Ensuite, l’enquête découle de mes propres enquêtes, et surtout de la façon de les faire. J’ai voulu que ce soit réaliste au niveau de la procédure, pas comme ce que l’on voit dans les films.  J’ai voulu montrer que l’on ne fait pas ce que l’on veut quand on enquête. On est liés par des lois, par des décisions de magistrats, etc. C’est beaucoup plus complexe que ce que l’on peut s’imaginer.

Pourtant, votre enquêteur n’a pas trop l’air de s’attacher aux lois…

Ça dépend ! Ça se passe en 2006. Les lois sont beaucoup plus strictes maintenant. Par exemple, la loi Salduz concernant les auditons n’existait pas à l’époque [depuis 2012, le suspect doit être accompagné d’un avocat lors de l’audition, sauf s’il ne le souhaite pas]. Il y a toutes ces barrières. Ce sont aussi des bonnes choses, mais on n’a plus d’auditions à chaud comme avant parce qu’il y a toujours un délai avant que l’avocat n’arrive. Or, parfois, les gens ont envie de répondre ou de s’exprimer tout de suite, et ils sont bloqués par la loi. Ces règles nous empêchent de faire une meilleure recherche de la vérité en tous cas.

 

Vous mentionniez ce premier chapitre, vous nous plongez directement dans le pire de l’horreur. Pourquoi démarrer ainsi ?

Je me suis posé la question : est-ce que je décris le résultat, la découverte d’un corps mutilé, ou est-ce que je décris ce que moi j’ai pu voir ?  Ça a été un exutoire de l’écrire. Le parti pris, c’était de plonger le lecteur pour qu’il se rende vraiment compte de ce qu’il peut se passer. Et se demander : ‘comment on peut aimer ce genre de choses ?’ Parce que les gens qui payent pour regarder ça, c’est pour obtenir du plaisir.
À la base, c’était un second chapitre après la découverte du corps, mais on m’a conseillé de le mettre en premier. Ça passe ou ça casse.

Vous n’aviez pas peur de perdre des lecteurs ?

Si, mais pour reprendre la formule de Daniel Pennac, le lecteur a le droit de sauter un chapitre. Ce chapitre là on peut le sauter, ça ne va pas changer l’histoire. J’ai voulu décrire ce que moi j’ai pu voir, en l’édulcorant même un petit peu… parce que c’était pire.

Vous ne donnez pas une très belle image du système judiciaire…

C’est romancé, poussé l’extrême ce que nous on vit. Ce sont des êtres humains qui vont gérer une enquête. Soit elle va tomber le bon jour chez la bonne personne, ça se passera bien ; soit ça va tomber chez quelqu’un qui est fatigué et ne va pas creuser. Et même chose à chaque échelon de la justice : magistrats, juges, président de cour d’assise… Ça reste des êtres humains et chacun a sa perception de ce qu’il se passe.

… Ni des prisons et des agents. C’est l’image que vous en avez ?  

Encore une fois, c’est romancé et poussé à l’extrême. Mais il y a des choses que je ne trouve pas normales en tant que policier. Comme quand des détenus nous disent qu’ils ont accès à des GSM, à de la drogue… alors que ce n’est pas censé arriver. Je n’en veux strictement pas aux gardiens, mais c’est tout un système hypocrite. On essaye, par l’incarcération, de remettre les gens dans le droit chemin mais ils ressortent souvent pire que quand ils sont entrés. Il n’y a pas d’encadrement spécifique pour une réinsertion adéquate.

Vous êtes sans pitié avec vos personnages, non ?

C’est de la littérature noire. Le titre, c’est « La Catabase ». Il y a plusieurs personnes qui subissent une descente aux enfers. Pour moi, la véritable héroïne c’est Lexie, la petite fille, parce qu’à la fin c’est son histoire à elle, son vécu, sa perception de tout ce qui lui arrive.

Vous terminez sur un point d’interrogation, il y aura une suite ?

Il y a une suite dans les tiroirs, ainsi que d’autres projets. Je voulais explorer un peu plus la partie sur Lexie et celle sur le dark web, notamment pour voir comment on peut se débrouiller en terme d’enquête, pour arriver à quelque chose.

Avec toute l’horreur que vous avez vue et que vous décrivez, vous avez encore foi en l’humanité ?

Oui. Le panel humain est comme ça, on peut tomber sur des gens humains à l’extrême, qui vont tout vous donner alors qu’ils n’ont strictement rien ; et l’inverse, des gens qui prennent sans même se préoccuper de ce qu’ils font. Donc oui, parce que malgré tout, malgré ce que je peux voir, le côté sombre de l’être humain ce n’est pas une généralité… Sinon on serait bien mal !

On a tous un côté sombre en nous ?

Oui. En plus, de ce que je vois dans le cadre de mon métier dans la criminelle, tout peut basculer en une fraction de seconde. Je pense que tout le monde est capable du pire. Et il suffit de la mauvaise étincelle « au bon moment » pour sombrer.

Oriane Renette

Jack Jakoli sera présent à la Foire du Livre de Bruxelles, notamment dans le cadre des rencontres « Polar d’ici et d’ailleurs ». Rendez-vous le vendredi 6 mars pour une rencontre autour de la nouvelle vague noire et des particularités du genre « à la belge ».

Posted by Jack Jakoli on Sunday, November 3, 2019

En quelques lignes

« Elle émerge lentement, aveuglée par un projecteur. Nue et enchaînée à une table métallique. Près d’elle, un homme portant un masque de porc installe une caméra. Il se retourne vers l’objectif et prononce quelques mots avant de saisir un marteau : ‘J’ai bien reçu vos paiements. Nous allons pouvoir commencer conformément à vos directives’. » Dès les premières lignes, le ton est donné. Il faut avoir le cœur bien accroché pour plonger dans ce premier chapitre à la limite du supportable. Enquêteur à la police judiciaire fédérale criminelle de Mons, Jack Jakoli nous invite à véritable descente aux enfers, orchestrée autour des « red rooms », ces séances de tortures diffusées sur le dark web. Tirée de faits réels, l’intrigue est bien ficelée et faite de rebondissements inattendus. Un page turner implacable. Un auteur belge prometteur. (or) 4/5

« La Catabase », de Jack Jakoli, aux éditions IFS, collection Phénix Noir, 307 pages, 20€