Nora Fingscheidt met en lumière un problème délicat dans son film Benni

Benni a neuf ans et, avec ses cheveux blonds et sa peau claire, elle a l’air d’un petit ange. En réalité, elle est plutôt un petit démon et son comportement s’explique par les traumatismes qu’elle a vécus toute jeune. Le film allemand ‘Benni’ (‘System Crasher’) met en lumière un problème délicat, pointe la réalisatrice Nora Fingscheidt.

Pour que votre scénario soit le plus authentique possible, vous avez passé du temps dans les orphelinats et les institutions où Benni échoue à chaque fois. Qu’est-ce qui vous a frappé là-bas?

Nora Fingscheidt: «Au tout début où j’ai commencé à faire des recherches, j’avais une idée claire dans ma tête de la façon dont les choses se passaient là-bas. Spontanément, je montrais du doigt le système. Le terme ‘system crasher’ semble dire aussi que le problème réside dans le système. Mais partout où j’allais, je rencontrais des gens qui font tout ce qu’ils peuvent pour aider ces enfants. Et ils sont complètement frustrés, car ils doivent travailler dans des conditions impossibles. Ils doivent par exemple s’occuper chacun de dix enfants, dont quatre qui ont besoin d’une attention particulière et ils doivent en outre se charger aussi des tâches administratives, du soutien scolaire et des rendez-vous chez le médecin. C’est infaisable.»

Y a-t-il une solution pour ces enfants?

«Comme toujours, c’est une question d’argent. Il existe aussi des institutions spéciales pour des enfants extrêmement traumatisés. Là, vous avez deux adultes pour trois enfants. Ces initiatives fonctionnent bien car elles créent un environnement vivable, mais le revers de la médaille, c’est qu’elles sont chères. C’est aussi un pénible dilemme et un débat délicat, car ce n’est généralement pas un bel avenir qui attend ces ‘system crashers’, comme on les appelle. La plupart finissent dans la rue ou dans des institutions ou en prison. Cela vaut-il la peine, dans ce cas, d’investir beaucoup d’argent? D’un autre côté, ce sont évidemment toujours des personnes quand même.»

Lorsque vous avez commencé ‘Benni’, vous aviez vous-même un enfant de deux ans. N’était-ce pas d’autant plus dur de faire ce film en tant que jeune mère?

«Ce n’était pas simple, en effet. J’ai travaillé sur le film pendant sept ans et j’ai vu grandir mon fils entre-temps. Mais mon fils était aussi la raison pour laquelle je n’ai pas fait de recherches pendant un an. Je n’en pouvais plus. J’avais remarqué que j’avais une vision de plus en plus noire du monde. Je voyais tous ces enfants avec toutes leurs histoires atroces. À la longue, je ne pouvais plus penser qu’à ça. Je voyais une armoire et je pensais spontanément à des enfants qui racontaient qu’on les enfermait dedans. J’organisais une petite fête d’anniversaire pour mon fils et je pensais à toutes ces mères mentalement instables qui transforment ces anniversaires en vrais cauchemars. Cela n’arrêtait pas. Je ne pouvais plus scinder le film de ma vie privée. Je me suis dit alors qu’il était temps de faire une pause.»

Portez-vous aujourd’hui un autre regard sur la parentalité?

«Oh oui. Avant, j’avais toujours mauvaise conscience. Je me considérais comme une mauvaise mère parce que j’emmenais constamment mon jeune enfant sur les plateaux de tournage et dans les salles de montage (rires). Mais lorsque j’ai rencontré ces enfants dans les centres d’accueil, j’ai vu à quel point ils aspiraient à un peu d’attention, ne fût-ce qu’une petite heure. Aujourd’hui, je comprends que je donne bien à mon fils l’amour dont il a besoin.»

Ruben Nollet

Benni

Benni est-elle une enfant ingérable? Sans aucun doute. Peut-on lui en vouloir? Absolument pas. À neuf ans, Benni a déjà vécu des choses qu’on ne souhaite à personne, encore moins à une enfant. Sa mère n’est pas capable de s’occuper d’elle, car la gamine disjoncte trop souvent, mais la mère déçoit aussi la fille à chaque fois. Résultat: Benni est prise dans un cercle vicieux, elle fait des crises de rage, devient agressive, donne des coups de pied, et vole d’un foyer à l’autre et d’une famille d’accueil à la suivante. Si l’on réduit le drame allemand ‘Benni’ à l’essentiel, il s’agit d’une histoire d’une cruauté insoutenable. Le grand tour de force que réussit la réalisatrice Nora Fingscheidt, c’est de ne jamais laisser sombrer son film dans la déprime absolue. De temps à autre, elle lâche un détail ou insère une scène qui impose le silence, mais ce qui vous reste surtout après coup, c’est l’énergie incroyable du personnage principal. Et l’interprétation extraordinaire de la jeune Helena Zengel.(rn) 4/5