Paul Colize part sur les traces de celui qui a peint le « pénis de Saint-Gilles »

Ph. EMMANUEL DUNAND / AFP

Pour son nouveau roman « Toute la violence des hommes », Paul Colize a pris comme point de départ les fresques violentes et sexuelles apparues entre 2016 et 2018 dans différentes quartiers de Bruxelles. Leur auteur étant jusqu’à présent resté anonyme, l’écrivain belge a imaginé le parcours du mystérieux peintre à l’origine de ces œuvres.

En toile de fond de ce roman, on retrouve le street art. Qu’est-ce qui vous a inspiré dans cet art très peu abordé dans la littérature ?

« C’est la série de fresques qu’il y a eu à Bruxelles et qui avaient beaucoup fait parler d’elles. Il y a eu celle du pénis, puis celle de la pénétration, la magnifique fresque du Caravage et celle de l’homme pendu par les pieds. Je trouvais ça fascinant parce que l’artiste restait anonyme. Je me suis dit : ‘Peut-être que ce type nous raconte une histoire, peut-être que ces fresques ne sont pas innocentes’ et je me suis demandé quelle histoire il pouvait bien nous raconter. Au final, j’ai imaginé l’histoire d’un homme accusé de meurtre qui va être placé en observation dans un établissement de défense sociale (EDS) pour voir s’il est responsable ou non de ses actes. »

Ph. Belga

Êtes-vous un amateur de street art ?

« Pas du tout. Mais souvent j’aborde dans mes bouquins des sujets que je ne connais absolument pas. Ça me pousse à me documenter et forcement à en connaitre un peu plus sur le sujet. »

Ph. EMMANUEL DUNAND / AFP

En tant que Belge, quel regard avez-vous porté sur ces fresques lorsqu’elles sont apparues ?

« J’étais amusé. Le pénis peint en face de l’école catholique l’Institut des Filles de Marie, j’ai trouvé ce clin d’œil extraordinaire. C’est tellement belge. Quand on parle du fameux surréalisme belge, c’est typiquement ça. Rapidement, je me suis dit que celui qui avait fait ça, ce n’était pas n’importe qui. Il respecte les proportions et plein d’autres choses. C’est un grand artiste qui a fait ça et qui sait ce que c’est l’art et la peinture. »

Vous avez rencontré ce mystérieux peintre anonyme et l’entretien se trouve à la fin du roman. Comment s’est passée cette rencontre ?

« J’ai d’abord rencontré Bonom, alias Vincent Glowinski, dans le but de me documenter. Je voulais savoir comment on réalise des fresques comme ça, quelles sont les techniques mais aussi comment on rentre dans l’immeuble, on va sur le toit… Il m’a donné énormément d’infos et de renseignements sur la façon dont cela se passe. Bonom connaît l’auteur des fresques et après un jeu de piste assez amusant, j’ai pu le rencontrer. Mais je ne connais même pas son nom. On a discuté et il m’a remis des photos qui prouvent que c’était bien lui. »

Qu’est-ce qui vous a marqué dans cette rencontre ?

« Je l’ai rencontré quand le roman était à peu près fini et la première chose qui m’a marqué, c’est qu’il ressemblait au personnage que j’avais construit. Il m’a dit la même chose, que j’avais tapé juste sur certaines choses comme la conception. Par exemple, dans le roman, j’invente que lorsqu’il a fini son œuvre, il va dans le premier bistrot et il attend devoir les réactions des passants. Il m’a dit que c’était comme ça que ça se passait et qu’il aimait bien être le premier témoin de la réaction des gens. »

Vous-a-t-il expliqué pourquoi les fresques s’étaient arrêtées du jour au lendemain ?

« Non, il ne me l’a pas dit. Mais peut-être qu’il va refaire une série, on ne sait pas. En tout cas, il m’a montré un mur, un spot comme ils appellent ça, en me disant ‘ça c’est un bon’. C’était il y a quelques mois et chaque fois que je passe à côté de ce mur, je vais vérifier mais non, toujours pas. Mais il y a un mur qui est dans son collimateur. »

Ph. Belga

Vous livrez également une approche quasi documentaire de l’univers carcéral…

« Pour la partie internement, j’ai rencontré plusieurs spécialistes, notamment Pierre Schepens qui s’occupe des internements à la Clinique de la Forêt de Soignes. Il m’a donné toutes les informations dont j’avais besoin. L’avocat qui s’appelle Philippe Larivière dans le roman est un avocat existant. Il s’appelle Jean-Philippe Rivière et il m’a aidé sur toute la partie concernant la détention, l’internement, les expertises psychiatriques. J’adore faire toute cette partie documentation. J’aime bien créer une fiction dans une réalité bien terre à terre. »

Niko, l’auteur des fresques, a une personnalité extrêmement complexe et torturée. Comment avez-vous construit ce personnage ?

« Ce type arrive et il présente des symptômes qui ne sont pas connus des psychiatres belges. En plus, il ne parle pas et ne veut rien dire. Les experts ne savent pas déterminer s’il est responsable de ses actes ou non. Contrairement à la prison, quand on est interné, on ne sait pas quand on va sortir. Quand j’ai visité un EDS, il y avait un type qui était là depuis 30 ans et qui sera probablement là jusqu’à la fin de ses jours. Finalement, cette notion est peut-être plus intrigante pour moi que les fresques. La psychiatrie n’est pas une science exacte. Pourtant, certaines expertises se font en 20 minutes pour décider si quelqu’un est responsable de ses actes et qu’il a droit à un procès ou s’il n’est pas responsable, qu’il n’a pas de procès et qu’il va en internement. C’est le thème que je trouvais encore plus sensible que le reste. »

En quelques lignes

Elles avaient fait la une des médias belges et n’avaient pas manqué d’interpeller le monde politique comme les citoyens. Il y a quatre ans, de mystérieuses fresques étaient apparues sur les murs de différentes communes bruxelloises dont le fameux pénis de Saint-Gilles. En partant de ces œuvres bien réelles, Paul Colize a imaginé la vie de l’homme qui se cache derrière celles-ci. Si les amateurs de street art trouveront des éléments intéressants issus de l’important travail de documentation de Paul Colize, notamment sur les repérages nécessaires pour peindre de telles œuvres, « Toute la violence des hommes » est avant tout un roman noir. Au fil du récit, entre les avancées des experts et un retour sur l’enfance du principal protagoniste, on découvre qui est ce « Funambule », auteur des fresques et accusé de meurtre. (tw) 3/5

« Toute la violence des hommes », de Paul Colize, HC Editions, 320 pages, 19 €