Rencontre avec Rob Bilott dont l’histoire vraie a inspiré le film Dark Waters

Ph. Twitter

22 ans. Cela fait autant d’années que l’avocat américain Rob Bilott se bat contre DuPont et d’autres multinationales chimiques pour lesquelles empoisonner des gens et polluer l’environnement ne posent pas de problème. Le film ‘Dark Waters’ relate brillamment le combat de Bilott, qui était récemment de passage à Bruxelles pour un état des lieux. Cette occasion de rencontrer un héros modeste, Metro ne l’a pas laissée passer.

Le combat de Bilott se concentre sur des ‘substances chimiques persistantes’, comme on les appelle, des substances qui ont été spécialement développées pour ne jamais se dégrader ou alors seulement de manière extrêmement lente. La liste des produits dans lesquels elles sont utilisées est aussi éloquente qu’inquiétante: poêles antiadhésives (Tefal par exemple), emballages sulfurisés, shampooings, peintures, vernis, etc. Après quelque 70 ans d’utilisation non réglementée, ces PFAS -le terme officiel pour ces substances- sont passés dans le sang de 99% de tous les êtres humains et animaux, selon les estimations. Des études ont montré, en outre, que ces produits chimiques peuvent être très cancérigènes. Ce qui nous amène tout de suite à notre première question.

À quel point faut-il s’inquiéter?

Rob Bilott: «Mon espoir, c’est que le film ‘Dark Waters’ permettra au public de se rendre compte à quel point cette pollution est largement répandue et ce qu’elle implique exactement. J’ai décelé le problème grâce à une bonne centaine de vaches mortes dans une ferme de Virginie-Occidentale, mais le problème est beaucoup plus vaste que ça. Les PFAS ont, partout dans le monde, un impact sur l’eau et les sols, et donc sur la santé des êtres humains et des animaux. Des études scientifiques indépendantes ont confirmé qu’il y a un lien direct entre les PFOA, les plus connues de ces substances, et six maladies différentes, dont deux types de cancers. Donc oui, nous ferions bien de nous inquiéter. Il est grand temps de prendre des mesures pour restreindre l’utilisation de ces substances.»

Cela fait déjà 22 ans que vous vous occupez de cette affaire. Les choses ont-elles avancé entre-temps?

«C’est un processus très lent. Il a fallu près de 20 ans avant de pouvoir diffuser les informations nécessaires sur les PFOA. Cela a été un boulot d’enfer d’extraire ces informations des dossiers d’entreprise de DuPont, de les transmettre aux scientifiques et aux régulateurs, pour pouvoir finalement informer le public. Et, malheureusement, cela peut prendre encore autant de temps avant que les autorités et les réglementations n’interviennent réellement.»

Ce que je ne comprends pas, c’est que DuPont a pu utiliser une substance cancérigène dans ses produits. Lorsqu’on met un nouveau type d’aliment sur le marché, on doit d’abord prouver en long et en large qu’il est sûr. N’est-ce pas le cas des produits chimiques aussi?

«Vous avez entièrement raison. Aujourd’hui, les gens qui ont été victimes de ces produits chimiques doivent prouver eux-mêmes que leurs problèmes de santé ont été provoqués par ces produits. C’est incroyable. Comment faire lorsqu’il s’agit d’un cancer? Cela prend 20 ou 30 ans avant que la maladie ne se manifeste, et à ce moment-là, c’est trop tard. Ces produits chimiques ‘persistants’ sont arrivés sur le marché avant que n’existent les régulateurs créés par les autorités publiques. Les PFOA existent déjà depuis les années 1940, alors que la réglementation fédérale n’a vu le jour qu’en 1976. Et cette réglementation parlait de nouveaux produits chimiques. Qu’en est-il des produits existants, comme les PFOA? La seule législation portant sur ces substances concerne l’obligation des entreprises qui les utilisent à avertir les autorités si elles pensent elles-mêmes qu’il y a un risque. L’affaire des PFOA a montré cependant qu’elles préfèrent enterrer les problèmes.»

Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire en tant que citoyens pour nous protéger?

«Cette question est la raison pour laquelle je suis content du film et aussi pour laquelle j’ai moi-même écrit un livre [‘Exposure’, ndlr]. Avec la sortie de ce film, une campagne a également été mise sur pied, liée au site web fightforeverchemicals.com. Différentes organisations et associations pour la protection de l’environnement y ont rassemblé des informations sur les entreprises et les produits qui utilisent des PFAS et des substances chimiques semblables. Ce genre d’informations est en effet plutôt difficile à obtenir. Souvent, les entreprises ne disent pas quelles substances elles mettent dans quels produits. Vous pouvez donc lire tous les détails sur le site web, et vous y trouverez aussi une liste des entreprises qui cherchent des alternatives à ces substances cancérigènes. De cette manière, vous pouvez essayer de réduire le plus possible votre exposition à ces produits chimiques. Tout commence par une bonne information. La plupart des gens n’ont encore jamais entendu parler de ces substances chimiques ‘persistantes’ et n’ont aucune idée de leurs effets.»

Ruben Nollet

Notre critique de Dark Waters

Quand il accepte de rencontrer ce fermier de Virginie pour faire plaisir à sa grand-mère, Robert Bilott pense l’affaire vite réglée. Mais ce qu’il va découvrir changera son existence à jamais… et la nôtre aussi, car on sait aujourd’hui, grâce au travail acharné de cet avocat spécialisé dans l’industrie chimique, que 99% des humains portent en eux des traces de produits cancérigènes de l’usine DuPont. Acteur engagé, Mark Ruffalo (Bruce Banner des Avengers) est habité par son rôle -et il a fait le déplacement jusqu’au Parlement Européen à Bruxelles pour sensibiliser au sujet de la pollution industrielle. Sur la forme, on admet qu’on a connu Todd Haynes (‘Carol’) plus inspiré. Même le look années 90 d’Anne Hathaway a l’air tristounet. En 2000, ‘Erin Brockovich’ s’en sortait mieux avec le même sujet (et faisait décrocher l’Oscar à Julia Roberts). Mais le message écologique de ‘Dark Waters’ et l’histoire vraie dont il est inspiré relèguent au second plan les préoccupations formelles.(em) 3/5