Patrick Roegiers raconte son histoire et sa famille sans tabou : « Je n’aimais pas ma mère »

Pour la première fois, Patrick Roegiers se livre sur sa famille. Dans «La vie de famille», il nous raconte tout: l’absence d’amour de sa mère, l’événement qui a fait basculer sa vie, la violence psychologique… Un roman intime et poignant.

C’est votre premier roman autobiographique. Pourquoi aujourd’hui?

«J’ai écrit beaucoup de livres et de genres. Je n’avais jamais écrit un livre traitant de ma vie, et je ne pensais pas le faire. J’étais en train d’écrire un autre bouquin et je me suis retrouvé devant un vide. Mon éditeur me disait souvent de parler de moi et de ne pas me cacher derrière des personnages. Je me suis remis devant mon ordinateur et j’ai écrit ce qui me passait par la tête sans stratégie et sans projet. Je me suis rendu compte que j’écrivais sur mon passé et sur ma famille, sur des choses que je n’avais jamais écrites. Mon éditeur a lu mon texte, qui était fragmenté. C’était des bouts de texte, de mémoire, des petites choses. Il n’y avait pas encore la première scène, le premier chapitre. Je n’arrivais pas encore à l’écrire. C’est un moment crucial de ma vie. Je me suis jeté à l’eau. Je me devais de raconter la sensation, la perception que j’ai de ce moment.»

C’est une scène très dure.

«Je l’ai écrite en deux jours. À partir de ce moment-là, j’ai pu tirer tout le fil de l’histoire de ma famille. Cette première scène est essentielle. Elle porte tout le livre.»

C’est un livre sur la colère. On la sent notamment quand vous racontez cette première scène du livre. Que s’est-il passé ce jour-là? Pourquoi vos parents vous ont-ils chassé le jour de vos 20 ans?

«Il n’y a pas de raison, pas de motivation, il n’y a pas d’excuse non plus. Mes parents ont toujours refusé de m’en parler. Moi, je leur ai toujours reproché. J’ai mis 50 ans à découvrir ce que j’estime être la vraie raison de cette situation. Un jour, j’ai reçu une lettre d’une femme qui me demandait si j’étais ce petit garçon qu’elle avait un jour porté sur ses genoux. C’était en réalité la demi-sœur de ma mère dont j’ignorais l’existence. En deux heures, cette femme a jeté un déluge sur ma mère comme je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un. Elle m’a révélé des choses essentielles. La mère de ma mère était folle. Sa grand-mère aussi. Le père de ma mère, dont je n’ai même jamais vu une seule photo, était diplomate et l’a abandonnée. Ma mère a été élevée à la campagne par une tante. À ce moment-là, j’ai compris, 50 ans après, que ma mère avait eu une non-enfance, une enfance très violente et que tout le processus de destruction qui s’est produit ensuite sur ses propres enfants et son mari venait de là.»

Vous lui trouvez donc des excuses?

«Des explications.»

Cela vous rend-il moins en colère?

«J’ai été chassé de chez mes parents sans explication et sans raison. J’étais blême de rage! Je me suis retrouvé à la rue. J’ai marché… Pendant trois jours, je ne sais pas du tout ce que j’ai fait. Je ne m’en souviens plus. Je n’ai jamais oublié ce jour. Mais ce moment m’a construit. Je me suis rendu compte que je ne pouvais compter que sur moi-même et qu’on me foutrait toujours à la porte. Être chassé par les flics de chez mes parents le jour de mes 20 ans a été un véritable trauma. En tant que créateur, ce jour a nourri mon travail littéraire et théâtral.»

La manière dont vous représentez la femme dans votre livre vient de ce trauma et de votre mère.

«Un an après ce moment, j’ai mis ma mère en scène de manière terrifiante dans ‘La Mygale’. Dans mes romans, les rôles de mères disparaissent très vite. Je me suis vengé. C’est un travail très inconscient contre cet événement cruel et violent. Ce trauma m’a servi en tant que créateur.»

Des années plus tard, vous êtes déjà père à cette époque, vous invitez votre mère chez vous. Pourquoi?

«Je me le suis demandé. Peut-être parce que j’avais, au fond, pitié d’elle. Je savais qu’elle était très seule. J’ai pourtant senti très tôt, durant mon enfance, que ma mère ne m’aimait pas. Et moi je n’aimais pas ma mère non plus. C’est un sentiment très curieux pour un enfant. J’ai souffert toute ma vie de ce manque d’affection et d’amour. Le manque d’amour d’une mère ne se rattrape jamais. Plus tard, j’ai appris qu’elle avait dit qu’elle n’avait jamais pu être une mère car elle n’en avait jamais eu une elle-même. Son enfance désastreuse avait produit le désastre de sa propre vie.»

Quel est le rôle de votre père dans cette histoire?

«Son rôle n’est pas clair… Il y a un secret de famille que je n’ai pas révélé dans le livre délibérément, qui fonde leur alliance. Mais les enfants ne sont pas responsables de la vie de leurs parents, y compris du couple qu’ils forment. Ce que j’ai compris c’est que ma mère s’est vengée de son enfance, et mon père a renoncé à sa fonction de père, ce jour-là, en la déléguant aux flics. C’est monstrueux. Mon père a choisi l’amour de ma mère plutôt que celui de ses enfants. Il s’est fait manipuler par elle. Elle était méchante. Je sentais chez elle cette violence, cette colère, dont j’ai parfois hérité moi aussi.»

Comment s’est passée l’écriture de ce livre?

«J’ai finalement pris beaucoup de plaisir à l’écrire. C’est l’histoire de ma vie. Je ne dis pas que c’est très grave. Je ne me considère pas comme une victime. Mais c’est impardonnable. Tout comprendre, ce n’est rien pardonner. En écrivant ce livre, j’ai compris. Mais je n’ai rien pardonné. Je l’ai écrit en dix mois de temps sans jamais pleurer sur moi-même. Je l’ai écrit avec alacrité, avec un grand plaisir de la narration.»

Maïté Hamouchi

En quelques lignes

À 20 ans, Patrick Roegiers est mis dehors de chez ses parents… par la police. Cet événement va être catalyseur. Il deviendra, comme l’écrivain le dit lui-même, le moment le plus important de toute sa vie. Que s’est-il passé pour qu’ils en arrivent là? Qui sont ses parents? L’auteur a-t-il eu une enfance heureuse? À travers ce roman autobiographique -car oui, ce texte reste avant tout un roman–, Patrick Roegiers se livre. Il nous livre sa colère, ses moments de tristesse et d’incompréhension. Il revient sur son passé douloureux relaté d’un ton assez monocorde et pourtant violent. Il nous raconte son histoire et sa famille sans tabou. Un texte poignant d’un homme qui s’est construit à travers le non-amour de sa mère.(mh) 3/5

«La vie de famille», de Patrick Roegiers, éditions Grasset, 192 pages, 16,5€