[Interview] Laissant Air en suspend, Nicolas Godin poursuit son aventure solo

Ph. Camille Vivier

Laissant Air en suspend, Nicolas Godin poursuit son aventure solo en laissant son talent s’inspirer de celui d’autres. Après s’être imprégné de Bach, c’est aujourd’hui d’édifices emblématiques de l’architecture du 20e siècle qu’il se nourrit.

Vous concrétisez ici en musique cet amour que vous avez pour l’architecture.

«En fait, je reviens à mes premiers amours puisque mon tout premier morceau s’appelait ‘Modulor Mix’ et était un hommage au Corbusier. À cette époque, je faisais de la musique en home-studio avec un sampler, quelques synthés et un ordi. Là, je suis revenu à cette méthode. Je me suis enfermé dans une toute petite pièce avec mon matos et j’ai refait de la musique comme je faisais quand j’avais 25 ans. C’était donc logique aussi bien dans le concept que dans le ‘process’. J’ai fait une sorte de cercle, et maintenant que je l’ai bouclé, il sera peut-être temps pour moi de passer à autre chose.»

Le Corbusier, c’est une personnalité qui vous a nourri?

«En tant qu’étudiant français en architecture, les professeurs étaient, à mon époque, vraiment obsédés par Le Corbusier. Ils en parlaient tout le temps, et je pense qu’on m’a un peu lavé le cerveau avec lui. C’est dur d’y échapper.»

D’où le morceau «Cité Radieuse»…

«Oui, mais c’est le seul morceau de l’album qui exprime un principe architectural. Le Corbusier avait créé un système de modules qui s’imbriquent les uns les autres pour créer des appartements. Moi, j’ai pris des bouts de phrases musicales pour les emboîter les unes aux autres. Les autres morceaux sont davantage inspirés par l’architecture, sans exprimer un principe architectural.»

L’album est le fruit de différents voyages?

«En fait, Xavier Veilhan a exposé ses œuvres dans des maisons célèbres, et il m’a proposé de l’accompagner. On est allé à Los Angeles, en Espagne, en Sicile, etc. Et en France aussi. À Nevers, il y a une église de Claude Parent et Paul Virilio inspirée de l’architecture brutaliste du bunker. Tout un programme… On dirait un peu une sculpture. Elle a un côté fin du monde qui m’a vachement inspiré. J’imaginais un récit d’anticipation après une bombe nucléaire, avec un rapport à la solitude.»

Avec le titre «Concrete and Glass», on voit directement le contenu de l’album.

«Oui. C’est sorti comme ça. J’étais en voiture à chercher la maison de John Lautner, la Sheats Goldstein Residence à Beverly Hills, et j’étais paumé dans les montagnes. Et j’ai eu cette phrase en tête ‘I’m looking for a house in concrete and glass’. Une pure inspiration sans réflexion, comme un flash. C’est une maison que l’on voit dans ‘The Big Lebowsky’.»

Ce titre peut faire penser à la cover de l’album de Air «10 000 Hz Legend».

«C’est vrai. En fait, je n’en sors jamais de l’architecture. C’est fou!»

Comment se construit un morceau? Vous vous imprégnez sur place, puis retour en studio?

«Oui. En fait, quand un architecte doit faire une maison, il arrive sur un terrain, il voit l’environnement, la végétation, la forme du sol, les maisons autour, le pays dans lequel il est, le climat… En fonction de ça, il crée sa maison. Si vous prenez toutes ces informations, vous pouvez créer un morceau de musique à la place. Mais vous suivez le même cheminement que l’architecte.»

Comment se fait la transcription?

«Je suis musicien, donc quand je vois des choses, je les décris avec des sons plutôt qu’avec des mots. La musique est un langage comme un autre. D’ailleurs, les musiciens du Chili ou d’Islande parlent le même langage. C’est un langage universel comme l’espéranto.»

Pourquoi les morceaux n’ont-ils pas le nom des œuvres?

«Parce que je voulais m’en éloigner, et ne pas être trop prétentieux. Je n’aime pas trop les gens qui se prennent au sérieux. Si j’avais fait ça, ç’aurait été un peu trop. Je voulais m’inspirer des maisons, mais qu’au final, ce soit de la pop avec des couplets et des refrains.»

On retrouve encore cette rythmique qui invite à la contemplation.

«Oui. J’arrive à faire le vide en musique. C’est mon truc d’aspirer les gens dans le morceau. Je suis un peu obsédé par le vide, et le vide en architecture, c’est l’espace. Je suis plus attiré par l’espace entre deux murs que par les murs eux-mêmes. J’aime la notion d’apesanteur, cette façon de flotter dans l’air.»

Pierre Jacobs

Notre critique de « Concrete and Glass »

L’architecture, c’est une histoire familiale chez les Godin. Cela coule dans les veines de père en fils. Mais son diplôme en poche, Nicolas Godin a préféré tout naturellement se tourner vers la musique, son grand amour, et partir fonder le duo Air. Sans délaisser pour autant ce qui l’a nourri pendant sa jeunesse. On se souvient ainsi de la cover de l’album «10 000 Hz Legend», ou des concerts à l’Opéra de Sydney réalisé par Jorn Utzon ou au siège du Parti communiste français dessiné par Oscar Niemeyer. Il était donc tout naturel qu’un album entier y soit consacré. Dix morceaux pour dix édifices emblématiques dont il s’est directement imprégné sur place. On retrouve ici son goût pour la contemplation, les moments de suspension et l’espace qui se déploie à travers les notes. Et cela fait un bien fou d’entendre cela. Un album aussi élégant qu’un bâtiment de Mies Van der Rohe. (pj) 4/5