Nina Bouraoui : « Mon homosexualité m’a protégée de l’abus de pouvoir des hommes »

Dans « Otages », Nina Bouraoui donne la voix à Sylvie, une femme ordinaire, invisible, sans histoire… Jusqu’à ce qu’elle explose et passe à l’acte, un acte condamnable, elle le sait. Nina Bouraoui signe un portrait poignant, comme un cri de douleur et de révolte face aux dominations économiques et masculines.

Qui est Sylvie Meyer ?

« Sylvie Meyer est une femme qui a 53 ans, elle travaille dans une entreprise de caoutchouc, Cagex.  Elle est très investie dans son entreprise, elle est déléguée syndicale et protège ses employés. Cette femme a été quittée il y a un an, elle est dans une solitude amoureuse. Mais elle aime son travail, pour elle le travail c’est la liberté. Elle est assez proche de son patron, Victor Andrieu, jusqu’au jour où il va lui demander d’établir des viviers : des listes pour dénoncer qui travaille mal, qui sabote l’entreprise… parce qu’il prévoit un plan de licenciement. Il va demander à cette ouvrière modèle de trahir ses collègues. »

Comment est né ce roman ?

« J’ai écrit ce monologue bien avant le mouvement #MeToo et le mouvement des gilets jaunes. L’histoire de Sylvie Mayer, c’est surtout l’histoire d’un déni. Comme souvent, les victimes s’enferment dans le silence. Lorsqu’elle affronte la violence de son patron qui lui demande de transgresser sa morale et de trahir les siens, un épisode sauvage de son adolescence va refaire surface. Elle l’avait oublié, mis de côté comme souvent font les victimes. C’est un roman social mais aussi un roman profondément féministe. »

« Otage » de quoi ?

« Otage de tout. Elle est otage de son chagrin d’amour, qu’elle n’exprime pas, mais elle est malheureuse parce qu’elle l’aimait son homme. Otage de sa condition féminine, otage de sa jeunesse qui a été abimée. Otage de son patron qui en fait une complice et va la trahir. Otage de son propre corps qu’elle ne reconnait pas. Otage de sa folie. Je pense qu’on a tous eu dans nos vies un instant de désir de révolution, de claquer la porte ou alors de prendre la voiture et de ne jamais revenir. On a tous un fantasme de disparation, mais on ne passe pas à l’acte. Je n’ai pas d’admiration ni pour les criminels ni pour les voyous, mais je suis assez intriguée quand les personnes passent à l’acte. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il fait qu’il n’y a plus rien qui les retient ? Il n’y a plus de morale, plus d’entourage, d’éducation, plus de passé ni d’avenir. Ce passage à l’acte m’interroge parce que je pense que personne n’est à l’abri de ça. »

Peut-on être libre aujourd’hui ? 

« Il faut lucide : en prison, on sait ce qu’est la liberté et la fin de la liberté. La véritable privation de liberté est là. En revanche, il y a des prisons plus invisibles, différentes, dont on a la possibilité peut-être de sortir, mais qui sont quand même très sclérosantes. On peut être prisonnier d’un passé, d’un traumatisme, d’une enfance, de l’histoire de ceux qui nous entourent, et aussi de forces de l’inconscient. On peut être aussi prisonnier d’une politique, d’une violence économique, d’un métier, de ses peurs… Les prisons sont multiples. La véritable prison est celle qui a des barreaux, mais je ne suis pas sûre que nous soyons si libre en nous-même. »

Peut-on s’échapper de ces prisons ?

« Ça passe par l’identification de ces prisons. Parfois on ne sait pas que l’on est prisonnier. C’est la conscience d’abord, et puis la parole et le langage. Ça a été très évocateur toutes ces femme qui ont parlé dernièrement, elles sont sortie de leur prison. Parce que le silence est une grande prison pour les victimes d’abus sexuels.

On peut briser le silence de différentes façons : en écrivant, en se confiant à un psychanalyste à un ami, à son amoureux, …Toutes les possibilités de raconter, de resituer. L’important c’est que ça ne reste pas en soi. Tout ce qui reste en soi devient, à mon sens, un poison. »

Écrire vous a libérée de vos prisons ?

« Je n’ai pas eu le destin de Sylvie Mayer mais j’ai rencontré un Gilles, qui s‘appelait d’ailleurs Gilles. Bizarrement, mes choix amoureux m’ont sauvé. C’est-à-dire que je me servie de Gilles pour briller aux yeux de quelqu’un, une amie dont j’étais amoureuse. Je pense que mon homosexualité m’a souvent protégée de l’abus de pouvoir des hommes, tout du moins quand j’étais adolescente.

En revanche, j’ai grandi dans un pays violent. Quand la violence est partout en ville, elle s’invite chez soi. J’étais un enfant violent, mais qui avait une violence retournée contre soi.

L’écriture ne doit pas être une thérapie, mais avoir construit une œuvre sur les fragilités, les ombres, les gens qui trébuchent, le rejet de la différence, l’homophobie, le racisme,… m’a aidée à construire la femme que je suis devenue. »

Vous évoquez la solitude amoureuse de Sylvie, elle est aussi dans une solitude professionnelle…

« Elle est tout le temps seule. Elle pense que Victor Andrieu est son allié mais pas du tout, elle est l’instrument de son patron. C’est une façon de dénoncer le patronat, le rapport de force totalement démesuré entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui l’exécute. Une façon de dénoncer aussi le manque de dialogue entre le gouvernés et les gouvernants, c’est un livre sur la lutte des classes, comment le plus forts écrasent souvent le plus fragiles. Pas toujours, parce qu’il y a aussi des patrons doux et bienveillants.

C’était important aussi de donner la parole aux invisibles. À ces femmes et à ces hommes qui travaillent et que l’on voit parfois manifester. Il y un degré de souffrance ultime, mais aussi l’absence de langage, qui provoquent tant de violences et font le lit aux extrémismes. Ça veut dire quelque chose de notre société, qu’elle ne peut plus se contenter de la violence au travail, de la contrainte ou de l’injustice. Chacun doit grandir. Ceux qui nous gouvernent ne doivent plus nous considérer comme des enfants, mais nous ne devons plus non plus les considérer comme des parents qui vont nous sauver. »

Vous écrivez : « les femmes sont sœurs dans la peur ». Est-ce que cette sororité peut être une force?

« Oui, il faut que les femmes soient solidaires. Déjà, je ne trouve rien de plus terrible que la misogynie féminine. Il y a des femmes misogynes. Il y a des femmes qui ne croient pas la parole des femmes. Il y a des femmes qui traitent mal les femmes aussi. Et j’en appelle aux hommes qui sont des frères, c’est-à-dire les véritables hommes. Pas les prédateurs, pour moi les prédateurs sont des hommes déshumanisés. Mais les hommes doux existent et sont nombreux. Nous avons besoin d‘eux comme ils sont besoin de nous.

Oui, cette sororité un peu négative… Quel que soit l’âge ou la nationalité, lorsque l’on parle entre amies, il y a toujours un exemple où une femme, plusieurs, souvent toutes, ont été confrontées à une situation soit délicate, soit inquiétante, soit dangereuse, soit dramatique avec un homme. C’est quelque chose d’universel. Une femme n’est pas une proie. Or nous avons quand même cette culture où une petite fille doit faire attention. C’est ainsi, ça fait partie de notre histoire de femme. Comme ça fait partie de notre histoire de femmes de souffrir. Je ne dis pas que les hommes ne souffrent pas, mais chez les femmes ça fait partie de leur nature. Et cette nature, il faut absolument qu’elle change. Parce que cette constante fragilité, ce statut de proie, ça veut dire quand même qu’une société est malade. Si la moitié de sa population est une proie, voire les deux tiers parce que les enfants aussi peuvent être des proies, il y a une pathologie qu’il faut absolument soigner, guérir et surtout prévenir. »

Oriane Renette

En quelques lignes.

Sylvie Meyer est une femme sans histoire. Divorcée, employée modèle, mère de deux enfants, elle mène une vie banale jusqu’au jour où un événement vient enrayer la mécanique de son quotidien. La violence, jusqu’alors tapie dans l’ombre, s’éveille et explose. En une nuit, Sylvie détruit tout. Un portrait de femme qui résonnera forcément chez chacun et chacune d’entre nous. Incisif et puissant. (or)

Otages, de Nina Bouraoui, aux éditions JC Lattès, 152 pages, 18€.

5/5