Entre plantes rares et vestiges de nos ancêtres, balade dans le marais de Sampont

La réserve naturelle du marais de Sampont abrite un des milieux les plus rares de Wallonie: les tourbières alcalines. Entre plantes rares et vestiges de nos ancêtres, s’y balader est un voyage dans le temps les pieds dans l’eau.

Descendre dans le marais de Sampont, à deux pas d’Arlon, au cœur de l’hiver, et s’enfoncer dans l’eau jusqu’à mi-bottes, c’est faire un saut dans le temps d’un bon siècle et retrouver les paysages et les pratiques agricoles de nos ancêtres. À l’époque où les paysans utilisaient les marais comme prés à litière. Ils y récoltaient de quoi pailler les étables où s’abritaient leurs bêtes pour l’hiver. Ils y extrayaient la tourbe, aussi, qui préservait le feu la nuit et permettait de le rallumer facilement le lendemain.

Ce faisant, ils étaient loin de se douter qu’ils entretenaient un des milieux les plus rares de Wallonie: le bas-marais alcalin. Le bas-marais est un marais situé en fond de vallée, en général au niveau de la nappe phréatique. À Sampont, la nappe affleure. Alcalin, c’est l’inverse d’acide. L’eau du marais traverse des roches calcaires et se charge de calcium au passage avant de rejoindre la réserve. Et cela a évidemment une influence énorme sur la flore présente. On retrouve ainsi à Sampont des plantes extrêmement rares qui font accourir les botanistes.

Un capital carbone à préserver

La création du marais n’a été possible que grâce à la présence d’une épaisse couche de marne, glaise imperméable gardant l’humidité en surface, qui tapisse le sous-sol plusieurs mètres plus bas. Entre la marne et le sol s’empile une histoire plus vieille encore que celle qui nous sépare des anciens qui fauchaient leurs prés à litière. Cette histoire, c’est celle de la tourbe. Piège à carbone autrement plus efficace que la plus vierge des forêts amazoniennes, la tourbe se compose de déchets de plantes dont la présence dans l’eau mène à une décomposition extrêmement lente.

Nos ancêtres pillaient donc joyeusement notre capital carbone pour se réchauffer. Et ce faisant, sans le savoir, ils créaient d’autres milieux intéressants, des mares temporaires, également alcalines. On y retrouve, des plantes étonnantes comme le rubanier nain ou différentes utriculaires. Les utriculaires ont cette particularité d’avoir des «utricules», sortes de poches présentes sur les tiges immergées, qui peuvent aspirer et digérer les petits animaux aquatiques qui les frôlent. Il s’agit donc d’une plante carnivore.

Un témoin de l’évolution de nos campagnes

Descendre dans le marais de Sampont permet également de comprendre l’histoire de la région depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’exode rural et les transformations de l’agriculture ont peu à peu conduit à l’abandon des pratiques agropastorales traditionnelles. Adieu les prés à litière, bonjour le creusement du nouveau cours de la Semois pour drainer les marais. En quelques décennies, la plupart de ces milieux exceptionnels ont ainsi disparu. Les dernières populations des espèces les plus rares étant miraculeusement sauvées par quelques gestionnaires de la première heure revenant boucher les drains puis faucher les zones les plus intéressantes à leurs moments perdus.

Ainsi, de Arlon à Étalle, la quasi-totalité des marais de la Haute-Semois ont été drainés, plantés, ou tout simplement abandonnés à un reboisement spontané. Les drains ont été bouchés mais il subsiste de cette époque, à Sampont, de superbes aulnaies et boulaies tourbeuses qui s’étendent sur plusieurs hectares, terrain de jeu de belles troupes de tarins des aulnes, notamment.

Natagora s’attache, sur les 47 hectares formés par la réserve, à préserver ces tourbières alcalines en déboisant et fauchant tous les ans pour revenir au niveau de la nappe, mimant ainsi les gestes ancestraux de nos ancêtres. Ce faisant, nous agrandissons tant bien que mal ces milieux si rares. Et nous permettons aux espèces qui ne vivent que dans ces milieux d’avoir un espace suffisant pour que le brassage des gênes permette la survie des populations sans dégénérescence.

Benjamin Legrain