Niko Tackian : « Ce livre est né de ma révolte face à Bertrand Cantat »

Ph. Stéphane Bouquet

Niko Tackian et sa plume percutante sont de retour avec un nouveau polar, «Celle qui pleurait sous l’eau». Un roman captivant sur fond de violences conjugales.

On retrouve à nouveau l’enquêteur Tomar Khan dans cette affaire.

«Tomar Khan a des embrouilles particulières qui sont aussi importantes que l’enquête. Il a vécu un événement traumatisant et, à travers ses enquêtes, il essaye de réparer son passé et de contenir une certaine forme de violence. Tomar a une autre particularité: il a de l’épilepsie cérébrale, des absences. Dans ce troisième roman, on lui reproche la mort d’un inspecteur qui enquêtait sur lui… et il n’est pas persuadé de ne pas être l’auteur de ce meurtre. Il va donc devoir enquêter sur Clara, retrouvée morte dans la piscine, et savoir s’il a tué, ou pas, cet inspecteur.»

Dans quel état d’esprit aborde-t-il cette nouvelle affaire?

«C’est surtout Rhonda qui l’aborde. Cette enquête qui est liée aux violences faites aux femmes, et en particulier aux suicides forcés. J’ai voulu montrer à quel point il a fallu qu’il se passe quelque chose pour que les consciences s’éveillent sur les inégalités et les violences. Rhonda symbolise ça. C’est la seule à se dire que cette jeune femme solaire ne s’est pas suicidée par hasard. Elle essaie de réveiller ses collègues masculins qui ne sont pas phallocrates, mais pas du tout conscients que ça puisse exister. C’est un miroir de la société: il a fallu une affaire Weinstein et un hashtag #MeToo pour que des mecs qui ne s’étaient jamais rendu compte que ça existait se réveillent soudainement. Ce qui a aussi été mon cas.»

C’est donc une démarche sincère, de faire écho à votre propre «réveil»?

«La seule raison pour laquelle j’écris des romans, c’est la sincérité. Un roman n’existe pas sans sincérité. Mes sujets naissent sur quelque chose qui me choque dans la société, qui me donne envie de hurler, de me rebeller. En l’occurrence, c’était la couverture des Inrockuptibles avec Bertrand Cantat. Ça me dégoûtait tellement, le livre est né de cette révolte. J’ai besoin d’un truc qui me prenne aux tripes, et tous mes personnages aussi du coup.»

L’amour peut conduire à la mort?

«L’amour, c’est à la fois une force et une faille. Des gens y entrent en bien, pour combler la faille d’amour, ou en mal, pour la fissurer encore plus. Dans ce roman, il y a plusieurs types d’amours et de profils. Il y a un vrai prédateur qui a des problèmes psychiatriques, et puis des gens normaux qui gèrent des situations amoureuses. L’amour peut sauver, l’amour peut détruire.»

Pourquoi avez-vous évité le terme «pervers narcissique»?

«Est-ce que c’est un pervers narcissique? Certainement, mais pas seulement. Au-delà, c’est quelqu’un qui va jouir de la destruction de l’autre. D’autant plus que ses cibles sont des femmes brillantes avec des vies bien remplies et pleines de projets… Ce sont des femmes trophées pour ces hommes-là. Plus elles sont brillantes, plus ils aiment les descendre, leur faire perdre l’estime de soi, les isoler… ‘Pervers narcissique’, ça drainait trop de chose, je voulais aller dans quelque chose de plus spécifique.»

C’est pour cela que vous parlez de «meurtrier psychique»?

«Oui, c’est l’appellation moderne. Meurtrier psychique parce que ces meurtriers ne tuent pas directement les personnes. Elles les détruisent jusqu’à ce qu’elles se tuent elles-mêmes. Je pense qu’on finira par avoir ça dans la loi. Un des problèmes soulevés dans ce roman est que l’on n’a pas d’arsenal juridique et policier pour travailler sur ce type de violences qui entraîne la mort par personne interposée. Une autopsie psychologique, c’est ce que l’on devrait faire sur les victimes de ce type de cas.»

Vous écrivez: «aujourd’hui la société est prête à entendre ces femmes qui crient leur douleur». Vous pensez vraiment que la société est prête à entendre toutes les femmes?

«Elle n’a jamais été aussi prête. Et elle va devoir le faire qu’elle soit prête ou pas. Le mouvement des femmes, aussi relayé par des hommes, fait pencher la balance. Le chemin va être long avant de redresser un truc qui date de millénaires. Mais au regard de millénaires de silences et de souffrances, ça va relativement vite. Notre société étant finalement très violente, un mec comme Weinstein se retrouve très vite traîné dans la boue.»

Sa position fait que sa chute est rapide, mais ce n’est pas pareil pour les personnes anonymes…

«C’est beaucoup plus compliqué et ce sera beaucoup plus long parce que ça veut dire qu’il faut que la justice rentre dans la sphère privée. Ce qu’elle refuse depuis toujours de faire. Elle met des freins parce qu’elle a peur d’être dépassée le jour où il y aura une jurisprudence qui condamne un mari pour l’homicide interposé de sa femme. Mais il y a quand même un mouvement qui avance.»

Tomar Khan reviendra?

«Oui, tant qu’il y a des trucs qui m’indignent… donc ça risque de durer un certain temps! Le prochain sera sur les enfants, sur la violence du monde dont on les préserve vraiment mal. On les balance dans des milieux très hostiles psychologiquement. Ce sont souvent mes angoisses qui font mes sujets… et j’ai deux enfants.»

 

Oriane Renette

En quelques lignes

Niko Tackian revient avec un nouveau polar, «Celle qui pleurait sous l’eau». Elle, c’est Clara, une jeune femme qui s’est tranchée les veines avant de se jeter dans une piscine municipale. Le commandant Tomar Khan découvre son corps flottant au milieu du bassin. Le verdict semble sans appel: c’est un suicide. Seule femme dans une équipe d’enquêteurs pleine de testostérone, Rhonda sent que quelque chose se cache derrière la mort de cette jeune femme. Elle sent une présence. Malgré les obstacles, l’enquêtrice décide de tout faire pour lui rendre justice. Elle pourra compter sur l’appui de Tomar, pourtant préoccupé par une autre affaire qui le met en danger. Soupçonné d’un meurtre dont il n’est pas certain d’être innocent, il sent l’étau se resserrer autour de lui. Dans ce nouveau polar aussi captivant que percutant, Niko Tackian explore les ressorts de la manipulation psychologique et des violences conjugales. Une double enquête addictive. (or) 4/5

«Celle qui pleurait sous l’eau», de Niko Tackian, aux éditions Calmann-Lévy, 250 pages, 18,50 €