Entre le Japon et l’Europe, rencontre avec la mangaka Kan Takahama

Ph. Kan Takahama

Quelques jours après son passage au festival d’Angoulême et à la veille de son retour au Japon, Kan Takahama était de passage à Bruxelles. Elle s’est livrée à cœur ouvert sur son passé difficile, son lien avec la France et son admiration pour Marguerite Duras.

Comment se sont passés vos quelques jours à Angoulême ?

Kan Takahama : « J’y étais déjà allée en 2003 et le festival a beaucoup changé entre temps. Maintenant les mangas sont séparés des bandes dessinées. Il y a des bâtiments qui n’étaient pas là autrefois. Par contre, ce qui n’a pas changé, c’est qu’il y avait beaucoup de monde ! C’était un bon moment. »

Quel a été le retour des fans ?

« Il a été meilleur que ce que j’avais imaginé et le livre s’est bien vendu. »

« Au Japon, il faut souvent que je m’excuse de ce que j’ai dit »

D’où vient ce lien particulier que vous avez avec la France ?

« À l’université, j’ai étudié le français et je suis allée en France faire un séjour linguistique d’un mois. Un peu comme les jeunes européens qui sont attirés par le Japon et qui apprennent le japonais, moi j’ai fait l’inverse. . J’étais attirée par la France. Depuis 2003, j’ai eu un certain nombre d’occasions de travailler avec la France et c’est devenu le pays dans lequel je viens le plus souvent et avec lequel je travaille le plus. Je connais aussi très bien la Belgique car j’ai travaillé avec Casterman. Je me sens très bien avec les Français et les Belges et c’est agréable. Au Japon, je dis assez facilement ce que je pense et ça ne passe pas toujours très bien. Souvent, il faut que je m’excuse de ce que j’ai dit. Ici, je peux parler très librement et je ne ressens pas les mêmes problèmes. »

Vous avez été connue et reconnue en France avant le Japon. Comment expliquez-vous cela ?

« La production de mangas est énorme au Japon. Sortir du lot et être reconnue n’est pas une chose facile. C’est encore plus difficile quand on travaille avec des maisons d’édition qui ne sont pas ‘mainstream’. Et puis, le travail que je fais n’entre pas dans les cases classiques des divisions du manga au Japon. Les éditeurs et les libraires se demandent dans quelle étagère mettre mes livres. »

« Les femmes avaient tendance à prendre des pseudonymes à consonance masculine »

En Belgique, la bande dessinée reste majoritairement un domaine masculin. Est-ce aussi le cas au Japon ?

« Au Japon, on divise peu les catégories BD, manga, roman graphique. Tout ça, c’est du manga. Partant de ce principe, il y a désormais une grande proportion de femmes. Autrefois, les femmes avaient tendance à prendre des pseudonymes à consonance masculine. Elles essayaient de se faire passer pour des hommes parce que les éditeurs avaient le préjugé selon lequel les femmes étaient plus amenées à pleurer si on leur fait des critiques, à avoir moins de résistance,… »

Désormais, les choses ont-elles changé ?

« Les Japonais se sont aperçus qu’en fait beaucoup de grands auteurs étaient des femmes et que beaucoup de femmes avaient en réalité travaillé beaucoup plus longtemps que des hommes qui n’avaient pas résisté au rythme de travail. La vision de la faiblesse féminine dans le domaine du manga s’est transformée. Désormais, il y a plus de femmes. »

« Peu à peu, je me suis dit que je ne voulais pas devenir comme Marguerite Duras »

Lorsque Corinne Quentin, votre agent et traductrice, vous a soumis l’idée d’adapter « L’Amant », Marguerite Duras était loin d’être une inconnue pour vous. Quels sont les premiers souvenirs que vous avez avec elle ?

« Le souvenir le plus ancien remonte lorsque j’avais 17 ans et que j’ai emprunté le livre à la bibliothèque du lycée. C’est un âge où, comme beaucoup de jeunes filles, j’avais envie de découvrir le monde adulte et l’univers de relations qui ne sont pas nécessairement très morales. Il s’est ensuite passé beaucoup de choses dans ma vie. Alors que j’avais 20 ans, pendant un certain nombre d’années, j’étais dépendante à l’alcool et aux médicaments. J’ai connu des difficultés dans les relations avec les autres. À chaque fois que j’ai eu des périodes difficiles, j’ai repensé à Duras. Au départ,  j’avais beaucoup de points communs avec elle : ma mère était seule après que mon père soit parti, nous avions peu de ressources, une mère professeure, deux frères. Alors qu’au début c’était une sorte de modèle, peu à peu je me suis dit que je ne voulais pas devenir comme elle. À un moment, j’ai vraiment eu l’impression de toucher le fond et j’ai décidé d’arrêter l’alcool, les médicaments et de m’éloigner des relations négatives que je pouvais avoir. Le projet s’est présenté à un moment où je me sentais beaucoup mieux et j’ai pu travailler de manière très distanciée par rapport au roman. J’ai pu le regarder différemment. »

Pour cette adaptation, vous avez dû faire des choix. Qu’est-ce qui était important pour vous ?

« J’ai d’abord essayé recréer une chronologie des événements car dans le roman, c’était une sorte de puzzle. Ensuite, j’ai essayé de suivre de manière objective, vue de l’extérieur, tous les événements qui se sont passés. J’ai conservé ce qui me semblait pouvoir faire le meilleur récit en retirant des détails qui n’auraient pas permis de faire un seul livre. Il fallait concentrer et rendre les choses saisissables. »

Vous avez également apporté votre touche personnelle…

« Oui, quand il me semblait nécessaire d’ajouter quelques éléments pour rendre le récit fluide. J’ai aussi lu ‘L’Amant de la Chine du Nord’ et ‘Un barrage contre le Pacifique’ pour bien m’imprégner de l’univers de Duras et l’insérer dans la manière de traiter ‘L’Amant’. »

Vous vous êtes rendue au Vietnam pour créer cette adaptation. Etait-ce indispensable pour vous ?

« C’était très important pour moi de me rendre sur place, de vraiment essayer de me mettre dans la peau de Duras et de suivre ses traces et de me rendre dans les endroits où elle est allée. J’ai par exemple découvert que la distance entre la maison du Chinois et la maison de la mère de Duras n’est pas si grande que ça. J’ai le sentiment que dans un lieu si étroit, ils avaient dû faire l’objet de rumeurs et de commentaires du voisinage et que cela avait dû être une situation très difficile à supporter. Il y a beaucoup de choses que Duras n’a pas écrites mais que l’on peut sentir lorsqu’on va sur les lieux. »

Quels sont les sentiments et les émotions qui vous ont traversée ?

« Après être allée au Vietnam, je me suis sentie assez triste et sombre, comme si j’avais intégré ce que Duras avait pu vivre là-bas. Mais une fois que je me suis mise au travail pour le dessin, ça a été un grand plaisir. »

L’album est traduit en français, en japonais mais aussi en italien, en allemand et en espagnol. Selon vous, qu’est-ce qui rend ce récit si universel alors qu’il s’est déroulé il y a près d’un siècle ?

« Je pense que ce sont des sujets assez universels : l’amour mais aussi les différences cultures ou d’origine. Il y a beaucoup de gens qui vivent dans des pays ou des cultures qui ne sont pas leur pays d’origine. Même encore aujourd’hui en Asie, que ce soit en Chine ou en Corée, il reste beaucoup de familles qui ne voudraient pas que leur fils se marie avec une étrangère. Tous les lecteurs doivent pouvoir s’identifier à l’un ou l’autre personnage à un moment donné. »

« Pour nous, à partir du moment où il y a des cases et des bulles, c’est du manga »

 Comment faites-vous pour concilier l’univers du manga et celui de la BD franco-belge ?

« C’est une question très difficile pour moi et peut-être pour tout Japonais. Pour nous, à partir du moment où il y a des cases et des bulles, c’est du manga. J’ai donc toujours du mal à répondre à cette question. Peut-être qu’au Japon, les Japonais vous avoir l’impression que c’est la première bande dessinée créée par une Japonaise, tout en ne sachant pas vraiment ce qu’est une BD par rapport au manga. »

Quel est le prochain projet sur lequel vous travaillez ?

« C’est un projet autour du Dalaï-lama. L’idée est d’atteindre un plus jeune public par le biais de la BD pour leur parler de la situation du Tibet sous la dominance chinoise. C’est un projet français chez l’éditeur Florent Massot. En France, on peut dire ce que l’on veut du Dalaï-lama et parler autant de l’aspect religieux que de son action politique. Mais lorsqu’il vient au Japon, à cause des relations avec la Chine, il ne peut parler que du bouddhisme. Nous sommes donc en train de chercher un éditeur au Japon. La sortie en France est prévue pour le mois de juin. »

Thomas Wallemacq

En quelques lignes

Dans « L’Amant », la mangaka japonaise Kan Takahama adapte le roman éponyme de Marguerite Duras, prix Goncourt en 1984. Dans un style où s’entrecroisent subtilement le manga et la bande dessinée franco-belge, elle revient sur une période bien précise de la vie de l’autrice française. Lorsqu’elle a 15 ans et qu’elle vit en Indochine, elle tombe amoureuse d’un riche Chinois, de plusieurs années son aîné. Cette relation qui durera un an et demi lui fera découvrir la sexualité mais entraînera des sentiments de honte, de peur et de jalousie. Kan Takahama revisite fidèlement ce classique de la littérature tout y en apportant sa touche personnelle et sa sensibilité. Le résultat est réussi ! (tw)

« L’Amant », de Kan Takahama, éditions Rue de Sèvres, 152 pages, 18 € 4/5