August Diehl raconte le tournage de ‘Une vie cachée’ avec Terrence Malick

Franz Jägerstätter, un simple fermier autrichien, savait ce qui l’attendait en refusant, au début des années 1940, de se battre dans les rangs de l’armée allemande. Mais il ne pouvait aller à l’encontre de ses principes. Pour incarner cet homme remarquable dans ‘A Hidden Life’ (‘Une vie cachée’), le réalisateur américain Terrence Malick a fait appel à un acteur allemand au visage mémorable: August Diehl.

Ce que Franz Jägerstätter a fait, témoigne d’un courage presque surhumain. Compreniez-vous parfaitement sa décision?

August Diehl: «J’ai beaucoup lu à son sujet et sur sa vie et, manifestement, il formait déjà avec sa femme Fani un couple à part avant que ne commence toute cette histoire. Sa femme et lui avaient une ferme et vivaient dans un petit village dans la montagne, mais ils n’hésitaient pas à montrer ouvertement combien ils s’aimaient. C’était très inhabituel à l’époque. Un mariage d’amour était déjà tout sauf la règle. Les gens qui les ont connus, nous ont raconté qu’on les voyait travailler ensemble sur leurs terres. Les gens du village avaient donc déjà dans l’idée que Franz et Fani étaient différents lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata et que Franz prit la décision de ne pas y prendre part. Et ils le considéraient comme un idiot. Ils ne comprenaient pas ce qui lui prenait.»

Pourquoi cette histoire est-elle importante pour le monde d’aujourd’hui, selon vous?

«Parce qu’on voit de moins en moins de gens comme Franz. Nous sommes tous des béni-oui-oui, nous sautons tous dans le même train, nous voulons tous la même chose. Nous avons tous l’internet et des smartphones. Et si quelqu’un refuse par exemple d’utiliser un smartphone, notre réaction, c’est d’être piqué au vif. Pour la société, les fortes têtes sont énervantes et détestables. Mais peut-être devons-nous justement apprendre à dire non, oser défendre ce que nous voulons personnellement. Dire non est un acte très fort.»

Franz était un homme très croyant. Pouviez-vous vous retrouver dans cette facette de votre personnage?

«Je ne suis pas quelqu’un de religieux, mais j’ai longuement approfondi cette matière. C’était l’autre grande partie de ma préparation, avec l’apprentissage de tout ce qu’implique la vie de fermier. J’ai beaucoup lu la Bible. J’avais beaucoup d’admiration pour les Psaumes surtout, des textes très poétiques et très beaux. Je me suis aussi obligé à vivre l’expérience de la prière, ce que cela signifie exactement de prier, et je dois dire que j’ai trouvé cela formidable. Terrence [Malick] m’a en outre donné toutes sortes de méditations et de textes philosophiques. Je n’ai pas été élevé dans la religion, mais je pense tout de même que j’ai un côté spirituel. Je sens que les choses sont liées entre elles d’une façon qui dépasse mon entendement.»

Les scènes bienheureuses à la campagne contrastent fortement avec la partie du film qui se passe en prison. Avez-vous ressenti ce contraste, vous aussi?

«C’était la partie la plus stressante et épuisante de tout le film. J’avais tourné pendant quatre semaines dans une sorte de paradis où il n’y avait qu’une poignée d’autres acteurs autour de moi. J’y vivais la vie simple et apaisante de mon personnage, avec sa femme et ses enfants. Et tout d’un coup, je me retrouvais dans la ville, dans un bâtiment sinistre. C’était un monde totalement différent. Tout paraissait violent et crasseux. Cela imprégnait mes vêtements. Je me mettais parfois à trembler, et le soir j’étais complètement fichu. Il ne me restait plus qu’à m’affaler sur mon lit, et la nuit je faisais des cauchemars très violents.»

Vous avez déjà fait quelques films très différents sur la Seconde Guerre mondiale, de ‘Inglourious Basterds’ et ‘Allied’ à celui-ci. Portez-vous désormais un autre regard sur cette époque?

«Je suis allemand et la Seconde Guerre mondiale est évidemment une part cruciale de notre histoire. J’y réfléchis depuis ma plus tendre enfance déjà, et j’ai énormément lu sur le sujet. La grande question est toujours la même: ‘Qu’aurais-je fait dans cette situation?’ Et personne ne peut répondre à cette question. Vous ne le savez que lorsque vous y êtes confronté. ‘A Hidden Life’ se demande ce que cette guerre catastrophique a signifié pour l’homme ordinaire. Alors, pour moi-même je fais assez rapidement le lien avec notre époque actuelle, car la situation en Europe est en train de redevenir dangereuse et sombre. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’en pensent les citadins branchés ou les nantis, mais ce que cela signifie pour l’homme et la femme ordinaires dans la rue.»

Terrence Malick est une légende vivante. Comment se passe un tournage avec lui?

«Terrence est un réalisateur très doux et très tendre. Il vous met constamment à votre aise. Il refait tout le temps aussi la plupart des scènes du début à la fin, à d’autres endroits, pour voir ce qui fonctionne le mieux. Et il aime prendre son temps. Une prise dure en moyenne 28 minutes chez lui, et cela a automatiquement un drôle d’effet. En tant qu’acteur, vous arrivez inévitablement à un moment où vous n’avez plus d’idées pour jouer d’une manière intéressante. À ce moment-là, vous commencez à faire des choses stupides et encore plus tard, vous arrêtez complètement de jouer. Vous êtes alors tout simplement assis là sur un banc et vous regardez la vallée. Et c’était probablement ça justement le moment que recherchait Terrence. Il aime bien attendre que tout et tous soient tranquilles.»

Ruben Nollet

Notre critique de « Une vie cachée »

Pour un cinéaste aussi croyant que Terrence Malick, c’est certainement approprié: après ‘Knight of Cups’ et ‘Song to Song’, tout le monde pour ainsi dire l’avait enterré, mais le voilà qui ressuscite aujourd’hui avec son meilleur film depuis ‘The Tree of Life’. Et il n’a même pas dû renoncer à sa vision chrétienne du monde, pour ce faire. Le personnage principal dans ce drame profondément choquant, Franz Jägerstätter, était déjà un saint de son vivant, même s’il a dû attendre sa mort pour être béatifié. Alors que tout son village de montagne — et le reste de l’Autriche de manière générale — trépignait d’impatience pour rejoindre les rangs de l’armée hitlérienne, Franz, le fermier objecteur de conscience, refusa de prêter allégeance à Hitler. Et personne ne pouvait le faire changer d’avis. ‘A Hidden Life’ associe la tranquillité profonde et le respect de la création qui caractérisent Malick avec le portrait d’un homme remarquable. Fidèle à ses bonnes habitudes, le réalisateur prend tout son temps pour raconter son histoire, mais cette fois, on se laisse bercer et submerger avec plaisir.(rn) 4/5