La réalisatrice Lulu Wang à propos de l’Amérique, de la Chine et de The Farewell

Que feriez-vous si un médecin vous annonçait que votre grand-mère bien-aimée a un cancer du poumon? La famille de la réalisatrice Lulu Wang, née en Chine mais vivant aux États-Unis depuis l’âge de six ans, a décidé de ne pas inquiéter la vieille dame et de lui cacher sa maladie au stade terminal. Un mensonge qui offre matière suffisante pour une tragicomédie (étonnamment vivante), comme le prouve ‘The Farewell’ (‘L’Adieu’).

Est-il normal en Chine de taire ce genre de mauvaises nouvelles?

Lulu Wang: «Au départ, je ne le pensais pas. Je partais du principe que seule ma famille ferait une chose pareille. Mais depuis que j’ai fait ‘The Farewell’, beaucoup de gens sont déjà venus me raconter des histoires semblables. Apparemment, c’est même tellement normal en Chine que cela n’étonne plus personne. Cela n’arrive pas que là, d’ailleurs. Je l’ai aussi entendu de personnes d’Amérique du Sud, du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord. Cela arrive beaucoup plus souvent qu’on ne le pense.»

Pourquoi les gens font-ils cela?

«En Chine, cela s’explique par le lien entre le corps et l’esprit. Les Chinois croient que le stress, la façon dont vous regardez quelque chose, a un gros impact sur votre santé physique. Si vous pensez que le pire peut arriver, le pire arrivera effectivement. Si un malade pense qu’il peut guérir, il a beaucoup plus de chances de guérir.»

Portez-vous un autre regard sur ce ‘mensonge’ depuis que vous avez fait le film?

«C’est un double sentiment. Je considère toujours qu’il n’est pas éthique et qu’il est mal de mentir, mais d’un autre côté, je n’ai pas non plus la prétention de savoir ce qui est juste. Pour moi, ‘The Farewell’ parle aussi de ça. À la fin du voyage, nous sommes tous des êtres humains. Nous faisons de notre mieux. Je ne peux pas penser à ce mensonge sans réaliser aussi que ma grand-mère a survécu aux pronostics des médecins. Et nous ne saurons jamais si cela se serait passé différemment si, au contraire, nous lui avions dit la vérité.»

Ressentez-vous toujours un choc culturel lorsque vous retournez en Chine?

«Oh oui, à chaque fois. La Chine change constamment. La culture pop, la langue, le paysage. Quand je cherche des endroits que j’ai connus dans le temps, ils ont souvent disparu. Parfois, il s’agit de rues entières. À chaque fois, c’est comme si je découvrais un nouveau pays.»

On dirait que la Chine veut avancer coûte que coûte et ne laisse pas le temps à ses citoyens de dire adieu à leur ancienne vie.

«C’est exact. C’est une des métaphores que je voulais dans le film. La Chine s’impose une évolution ultrarapide. Il n’y a pas de place pour la nostalgie. Mais que faire alors de tous vos souvenirs? Comment faire son deuil? La Chine ressent le désir nationaliste de rattraper l’Occident. Ce que l’Europe a fait en 700 ans et l’Amérique en 200 ans, la Chine veut le réaliser en 20 ans. Je ne veux certainement pas juger si cela est bien ou mal. Je comprends les points de vue des deux côtés. La question qui se pose, c’est comment être tourné vers l’avenir tout en respectant le passé. C’est difficile de trouver le juste équilibre entre les deux.»

Les Chinois ordinaires en sont-ils conscients?

«Les Chinois ne parlent pas beaucoup de ce genre de choses, en général. Ils se préoccupent beaucoup de l’image de la Chine à travers le monde et sont donc souvent sur la défensive. Je peux le comprendre, car ils ont dû subir pendant des siècles la domination de l’Occident. Cette domination existe d’ailleurs encore aujourd’hui. Regardez les mannequins. Ceux-ci doivent toujours correspondre en premier lieu aux canons de beauté occidentaux. Cela a une influence sur le subconscient du peuple chinois. Les Chinois essaient de s’en libérer, et ne parviennent à le faire qu’en utilisant le même système que l’Occident a créé: le pouvoir et l’argent.»

Le personnage principal de votre film est, tout comme vous, né en Chine, mais vit depuis longtemps en Amérique. Partagez-vous son sentiment de non-appartenance?

«De moins en moins. Dans le temps, je me sentais souvent perdue quand je cherchais des réponses. Je ne savais pas sur quelle tradition je pouvais m’appuyer. J’ai tourné mon premier film, ‘Posthumous’, à Berlin, et c’était une comédie romantique. Beaucoup de gens du milieu du cinéma m’ont dit cependant qu’ils voulaient entendre ma propre voix personnelle. J’ai donc imaginé ‘The Farewell’, et quand j’ai proposé cette idée, j’ai souvent eu comme réaction ‘Est-ce que c’est américain ou chinois?’ Les gens trouvaient que c’était trop chinois pour être américain, et vice versa. Comme j’ai un pied dans chacun de ces deux mondes, ils ne pouvaient me ranger dans une case. J’ai réalisé que j’ai ce problème depuis toujours. Les gens veulent savoir qui je suis, mais seulement si je rentre dans une case. Cela signifie que je dois tracer ma propre voie. Je ne peux pas suivre une voie qui existe déjà.»

‘The Farewell’ vous a-t-il aidé à tracer cette voie?

«Absolument. Je me sens aujourd’hui beaucoup plus à l’aise avec le fait que je suis entre deux mondes. C’est ça ma propre voix personnelle. Je ne suis pas une porte-parole de la Chine ou de l’Asie, ni de l’Amérique ou de l’Occident. Je représente des gens qui n’appartiennent pas à un seul monde. Des migrants par exemple, tant de la première que de la deuxième génération. Ou les enfants de parents qui sont partis travailler dans un autre pays. C’est aussi ma conviction que nous devons tous renoncer à ces frontières et à ces cases et définitions. Je veux contribuer à cela avec mes films.»

Ruben Nollet

Notre critique du film The Farewell

Billi (la rappeuse et actrice Awkwafina) est une Américaine d’origine chinoise qui, à 30 ans, essaie de mettre de l’ordre dans sa vie. Elle ne retourne plus souvent dans son pays natal, mais elle a tout d’un coup une très bonne raison de faire le voyage: Nai Nai, sa grand-mère bien-aimée du côté paternel, a un cancer incurable et toute la famille souhaite lui rendre visite une dernière fois. Or, la grand-mère n’est elle-même pas au courant de sa maladie au stade terminal, car la famille et les médecins ont décidé de ne rien lui dire. Et donc un faux mariage est organisé en toute hâte comme excuse pour rassembler la famille. ‘The Farewell’ est inspiré de la vie de la réalisatrice Lulu Wang, et cette authenticité touchante déborde de l’écran, grâce notamment à cette émotion si forte et si naturelle que dégagent tant Awkwafina que Shuzhen Zhao (qui joue la grand-mère). Le film, cependant, est beaucoup plus qu’une histoire familiale tragicomique. Wang profite de l’occasion pour brosser un portrait non équivoque de la Chine, un pays qui est si pressé de jouer ses nombreux atouts que ses citoyens n’arrivent souvent plus à suivre. (rn) 4/5