[Interview] Typh Barrow entre pop, folk, soul et blues avec « Aloha »

Ph. François Leboutte

Typh Barrow enchaîne les succès. Deux ans après «Raw», suivi de centaines de concerts et sa présence en tant que coach dans The Voice, la voici de retour avec «Aloha», un album qui ouvre encore un peu plus les volets.

«Aloha», cela veut dire bonjour et bienvenue, mais aussi au revoir, affection, amour, compassion et pitié. On retrouve tout cela dans cet album?

«J’espère… En tout cas, c’est un message global et universel très positif, mais chacun y met la signification qu’il a envie de lui donner. Moi, je l’entendais comme un ‘Je t’accueille tel que tu es dans toute sa singularité et ta complexité’.

Il est souvent question de compassion.

«Oui, tout à fait, ou même d’empathie. C’est-à-dire qu’il y a des chansons qui sont autobiographiques, et d’autres que j’écris parce que je suis amenée à rencontrer des gens qui vivent certaines choses qui me touchent. Et c’est ma façon de réagir et de pouvoir en parler.»

Un album né de votre voyage en Nouvelle-Calédonie?

«Non, il s’est construit sur une plus longue période. La Nouvelle-Calédonie est venue à la fin. En fait, je n’ai pas arrêté pendant ces deux dernières années. Des tournées, des concerts, The Voice… Tout ce que j’ai eu la chance de vivre. Mais je n’ai pas arrêté de composer. Et j’en ai profité d’ailleurs pour tester toutes les chansons sur scène. J’avais l’idée d’intégrer complètement le public qui est devenu notre laboratoire réel. Au vu des feedbacks qu’on recevait, on décidait de garder ou pas les chansons et de les enregistrer en studio. Et j’ai écrit la chanson ‘Aloha’ chez moi, mais je n’imaginais pas ma voix sur les refrains. Je voulais une voix rare, singulière, presque habitée et qui viendrait de très loin. J’ai partagé cette réflexion avec François Leboutte, mon producteur, mais sans avoir vraiment d’idée en tête. Et lui y a réfléchi, et il est tombé sur cet artiste, Gulaan, que l’on aimait tous les deux. C’est une superstar chez lui. Il a fait des dizaines d’albums. François le contacte sans rien me dire. Gulaam lui demande s’il peut écrire dessus dans sa langue tribale. Et cela se passe tellement bien que François décide de booker des billets d’avions. Et là, il m’annonce la double nouvelle. C’était incroyable, une vraie surprise. Et donc, on débarque là-bas, Gulaan nous accueille. On fait des concerts, il nous emmène sur son île, on rencontre sa famille et sa tribu. C’était vraiment une expérience d’une authenticité rare.»

Cet album s’est construit sur la durée mais peut-on y trouver un fil rouge?

«Il y a toujours cette base piano-voix qui est cet ADN. Mais je n’avais pas envie de faire des chansons qui auraient pu se ressembler. C’est toujours ma hantise : que l’on puisse avoir l’impression d’écouter dix fois la même chanson. C’est la diversité qui fait la beauté. J’aime bien le mélange des genres. Il y a une base résolument pop-soul, mais je ne me suis pas privée d’injecter d’autres influences parce que j’écoute de tout. J’ai pris la liberté d’aller beaucoup plus loin dans mes racines blues. Certains morceaux sont beaucoup plus rugueux. Mais j’ai été également ouvrir le tiroir du folk, que je n’avais jamais exploré alors que j’en écoute énormément.»

Le titre «The Other Woman» est sans doute le plus soul. Et l’enregistrement a été un peu particulier.

«Oui, c’est vrai. En fait, on enregistre d’abord les maquettes, et ma voix vient comme ‘témoin’ pour être un fil conducteur afin que les musiciens puissent se caler. Mais les voix définitives sont enregistrées après, quand tous les arrangements sont terminés. Ce sont des moments pendant lesquels je suis complètement détendue parce que je sais qu’il n’y aura aucune finalité. Et en fait, François a tellement aimé la version maquette qu’il n’a pas voulu la réenregistrer. C’est donc la version maquette que l’on entend sur l’album.»

Mais c’est vous qui gardez le contrôle des chansons. Vous écrivez paroles et musiques.

«Je ne le vois pas vraiment comme un contrôle. En fait, je ne sais pas faire autrement. Je n’ai jamais essayé de composer avec quelqu’un d’autre. Je crois que ça me ferait un peu peur parce que j’aurais une sorte de miroir en face de moi pendant que je compose, je me mettrais à me juger, je me sentirais nulle. Je crois que je serais dans le jugement et ça bloquerait ma source d’inspiration parce qu’il ne faut pas être dans le mental. Peut-être que cela viendra, mais je redoute un peu ce moment.»

Certains morceaux sont autobiographiques, d’autres pas. Mais on retrouve souvent une dose de mélancolie.

«Il y a de tout. Avant, j’utilisais vraiment la musique comme un exutoire par rapport à ce que je vivais. Je n’avais pas envie de montrer mes facettes plus sombres à mon entourage, donc je transposais ça en musique, parce qu’il faut que ça sorte. Je pensais que j’avais plus facile à puiser dans le négatif, mais il y a tout autant de positif dans cet album. Gainsbourg disait que quand on prend une photo du ciel, elle est toujours plus belle avec des orages qu’avec un grand ciel bleu.»

Pierre Jacobs

En quelques lignes

On avait déjà pu entendre «Replace» et «Doesn’t Really Matter», deux singles sortis l’an dernier en guise de préambule et qui ont trusté les playlists des radios. Et voilà donc «Aloha» dans son entièreté, où l’on redécouvre le talent de Typh Barrow et son goût prononcé pour la soul et le blues. Mais elle n’a pas voulu s’arrêter là. Elle ouvre ici le champ des possibles en lorgnant du côté de la pop et du folk, voire même de la ‘world’ via son duo avec le chanteur kanak Gulaan. Son timbre de voix est toujours aussi grave et étincelant, et si la mélancolie semble traverser presque tous les morceaux, c’est toujours avec beaucoup de douceur. Avec «Aloha», Typh Barrow s’émancipe des modèles auxquels on avait tendance à la relier, pour être pleinement elle-même. (pj) 4/5