Avec « Puisqu’il faut des hommes », Philippe Pelaez signe un récit poignant sur le retour de la guerre

Devenu scénariste de BD sur le tard, Philippe Pelaez rattrape le temps perdu et enchaîne les sorties. Avec «Puisqu’il faut des hommes», cet auteur français qui continue d’être professeur à plein-temps sur l’île de la Réunion signe un album profondément touchant et émouvant. Notre coup de cœur de ce début d’année.

Où avez-vous puisé votre inspiration pour «Puisqu’il faut des hommes»?

«Au départ, François Dermaut, dessinateur des ‘Chemins de Malefosse’, m’a demandé de lui écrire une histoire ayant comme cadre la campagne de Mayenne dans les années 1950/1960. Je n’y ai jamais mis les pieds et je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir écrire. J’ai finalement pensé à l’histoire de quelqu’un qui reviendrait de la guerre d’Algérie, sans s’être battu, et j’ai imaginé quel serait son accueil. C’est l’histoire d’un homme de retour du front mais qui est rejeté par son village et qui, en plus, a laissé la ferme familiale à son frère qui a eu un accident de tracteur et qui est devenu paraplégique alors qu’il était un futur champion de cyclisme. Sans trop en révéler, j’ai aussi voulu qu’il n’y ait pas la voix d’un narrateur comme j’ai l’habitude de le faire mais que ce soit sous une forme épistolaire. Au final, j’aborde le thème de l’exclusion et du sacrifice à travers ce personnage qui n’est pas ce qu’il dit avoir été.»

Pourquoi avoir choisi Victor Pinel pour le dessin?

«Finalement, l’album n’a pas pu se faire avec François Dermont. J’ai donc trouvé Victor Pinel après le premier album ‘La maison de la plage’ qu’il avait fait avec Séverine Vidal. J’ai trouvé que son dessin doux avec des tons un peu pastels allait bien contraster avec le propos parfois violent de l’histoire. Il a vraiment bien aimé le scénario et il a proposé de faire quelques esquisses de persos. J’ai tout de suite su que c’était lui.»

Philippe Pelaez et Victor Pinel

Vous avez l’habitude de beaucoup documenter vos albums. Comment cela s’est passé pour celui-ci ?

« Comme Victor habite à Madrid, la campagne mayennaise ne lui inspire rien. C’est pour ça que je lui ai fourni pas mal de documentation. Pour une réplique ou autre qui doit être située dans un contexte historique, j’aime vraiment être sûr de ce que je dis. Donc je me documente au maximum et je puise  dans des articles ou des films.

À la fin de l’album, on retrouve un dossier documentaire sur le difficile retour des soldats…

«Oui, sur les traumatismes. Ce n’est pas forcément le thème central du bouquin. Mais le thème du bouquin, ce n’est pas l’Algérie non plus. C’est presque un prétexte tant ça pourrait se passer dans n’importe quelle guerre avant l’heure d’internet. Je voulais quand même faire un dossier avec le retour difficile des soldats après un conflit comme angle d’attaque. Je voulais donner un aperçu au lecteur qui voudrait aller plus loin dans la connaissance d’un des thèmes du livre.»

Vous dédiez cet album à votre père car il est aussi lié à votre histoire familiale.

«À son histoire à lui surtout car il a fait la guerre l’Algérie. Si je lui demande, il raconte des anecdotes sur cette période, mais toujours sur le ton de l’humour et jamais vraiment sur la guerre elle-même. De manière générale, les Français ont eu beaucoup de mal à parler de la guerre d’Algérie. On parlait de la guerre qui ne dit pas son nom, voire d’opération de pacification. On n’appelait pas ça la guerre.

Mon père a été très fier. Il m’a appelé dès qu’il a reçu l’album. Il était très ému et touché par l’histoire, par le dossier et par la dédicace. C’était très chouette de faire cet album. C’est ce que je recherche dans ce que je fais, c’est le plaisir de l’écriture. Quand je commence à écrire, je ne sais absolument pas où je vais et je ne connais pas l’histoire. Je pars d’une scène d’ouverture et les personnages prennent de la vigueur, de la force, ou pas. Le fait d’écrire en live comme ça et que les personnages prennent forme sous mes yeux, je trouve ça génial. Après il y a le plaisir de découvrir les story-boards du dessinateur.»

Cet album est sous-titré Joseph. Est-ce que cela signifie que la même histoire pourrait être déclinée, vue par d’autres personnages?

«Non. La deuxième histoire est déjà écrite mais ce n’est pas une suite. Si cet album marche, j’ai proposé à Grand Angle de faire d’autres récits sous le label ‘Puisqu’il faut des hommes’ avec à chaque fois un dessinateur différent et un récit lié au contexte de la guerre. Ce serait l’histoire d’un personnage qui subit malgré lui la guerre. Le prochain récit sera dessiné par Francis Porcel. Il devrait s’intituler Ferdinand et se déroulera lors de la Première Guerre mondiale.»

En moins de cinq ans, vous avez écrit une soixantaine de scénarios différents. Comment faîtes-vous ?

« J’ai toujours rêvé d’écrire. Depuis que je suis tout petit, je me dis que je veux écrire un roman mais j’ai eu une vie assez mouvementé. J’ai bougé à gauche et à droite, j’ai eu trois enfants et je n’ai jamais vraiment pris le temps d’écrire. C’est vraiment par hasard que j’ai commencé à écrire. À partir de 2013, j’ai commencé à écrire tout ce qui me passait par la tête. J’ai écrit 58 scénarios depuis que j’ai commencé. C’est très compulsif. Je suis vraiment tombé dans la BD par accident. J’ai toujours adoré et collectionné la BD. Par contre, je n’en lis plus depuis cinq ans car je n’ai pas envie de trouver mes idées chez les autres.

Au départ, j’avais vraiment un sentiment d’être un imposteur. J’étais le prof qui a déjà un métier alors que c’est un métier très difficile pour les auteurs de BD et que très peu en vivent. Moi, j’ai la chance d’être prof et d’avoir une sécurité à côté. »

Vous continuez donc à travailler à côté ?

« Oui, oui je suis toujours prof à la Réunion. J’enseigne au collège et je fais des classes prépa pour préparer les élèves à la polytechnique et à des grands concours nationaux. Je donne aussi des cours de cinéma le samedi matin dans un lycée. J’écris donc la nuit car je dors très peu et pendant mes cours aussi parfois. Mais avec tout ce que j’ai signé cette année, je crois que d’ici un an ou deux, il va falloir que je passe à mi-temps. »

En juin, sortira «Dans mon village on mangeait des chats». Parlez-nous de cette histoire.

«Cet album sera aussi dessiné par Francis Porcel. C’est un OVNI, un récit extrêmement sombre. C’est l’histoire d’un garçon qui vit dans un petit village du sud-ouest. Il découvre par hasard que le boucher du village, qui est aussi le maire, fabrique ses pâtés avec des chats. Il va commencer à le faire chanter et cette confrontation va construire sa personnalité. Après avoir passé son enfance en maison de correction, adulte, il deviendra le chef d’une bande mafieuse. C’est très sombre, très violent avec énormément de narration.»

Thomas Wallemacq

En quelques lignes

France. 1961. Après s’être engagé dans la guerre d’Algérie, Joseph est de retour dans sa campagne natale. Mais les choses ont bien changé dans son petit village et l’accueil qui lui est fait est exécrable, aussi bien de la part de sa famille et que des autres habitants. Il faut dire que tout le monde le considère comme un planqué qui a choisi de rester dans un bureau plutôt que d’aller se battre sur le front et qu’il s’est engagé pour fuir les travaux de la ferme. Mais derrière son impassibilité apparente, Joseph cache un secret beaucoup plus lourd à porter. Philippe Pelaez livre un récit bouleversant, maîtrisé de bout en bout, et magnifiquement dessiné par Victor Pinel. «Puisqu’il faut des hommes» est notre coup de cœur de ce début d’année! (tw) 5/5