Trois questions au réalisateur Jayro Bustamante au sujet de La Llorona

Un vieux général au passé sombre entend des voix et se dit hanté par un esprit. Dans l’intriguant ‘La Llorona’, le cinéaste guatémaltèque Jayro Bustamante raconte un drame politique sous la forme d’une histoire de fantôme à l’atmosphère bien rendue.

Vos films précédents [‘Ixcanul’ et ‘Temblores’, ndlr] étaient respectivement une tragédie ethnique et un mélodrame. ‘La Llorona’ joue avec l’horreur. Aimez-vous ce genre cinématographique?

«Je n’avais certainement pas un film d’horreur commercial en tête, mais je trouve le genre intéressant, car il vous donne beaucoup de libertés pour jouer avec votre public. Que les choses soient claires: ce n’était pas comme si je voulais absolument faire un film d’horreur. J’avais longtemps cherché la meilleure manière de raconter une histoire sur le génocide au Guatemala en 1982. Le sujet est toujours particulièrement sensible dans mon pays. C’est ainsi que j’ai abouti au film d’horreur. Un autre atout, c’est que le genre bénéficie actuellement d’une grande popularité. Les jeunes au Guatemala ne regardent plus que des films d’horreur et des films de super-héros. En habillant mon histoire d’une atmosphère horrifique, je peux peut-être encore dire des choses à ces jeunes sur leur passé récent. En général, ils sont très peu au courant.»

Pourquoi la jeunesse est-elle si mal informée au Guatemala?

«C’est à cause d’énormes défaillances dans l’enseignement. Les cours d’histoire sont plutôt des leçons de patriotisme. Il n’y a aucun sens critique. Cela va plus loin que l’idée que les livres d’histoire sont écrits par les vainqueurs. À l’école, vous n’entendez tout simplement pas parler de ce qui s’est passé il y a 38 ans. Singulièrement, le thème est quand même abordé de façon régulière dans les journaux, dans des livres, des documentaires et sur internet. J’espère que mon film incitera quelques-uns de ces jeunes à se lancer dans des recherches. Je serais déjà content avec ça.»

Pourquoi la légende de La Llorona, la Mère Pleureuse, est-elle si parfaite pour cette histoire?

«Lorsque j’ai su que je voulais raconter une histoire sur le génocide, ce qui est pour moi la forme d’horreur la plus absolue, j’ai abouti presque automatiquement à La Llorona. Pratiquement tous les pays latino-américains ont vécu une dictature. L’idée est celle d’une Mère-terre qui pleure ses enfants disparus et assassinés. Là où ces dictatures ont sévi, vous trouvez beaucoup de mères pleureuses. La légende de La Llorona existe aussi dans toute l’Amérique latine, même si elle est connue en Amérique centrale surtout. Pour les enfants, c’est le monstre qui viendra les chercher s’ils ne sont pas sages, mais des adultes aussi y croient encore. Moi-même, j’ai grandi avec La Llorona. Il ne faut pas oublier que le Guatemala vit surtout de l’agriculture. Dans les plantations et les fermes, les légendes populaires de ce genre sont aujourd’hui encore monnaie courante. Il y a 20 ans, les gens dans les campagnes n’avaient pratiquement pas accès à l’électricité. Et, dans l’obscurité totale, La Llorona semble encore plus crédible qu’on ne le voudrait.»

Ruben Nollet

Notre critique de La Llorona

Qui dit que les contes populaires effrayants ne servent qu’aux films d’épouvante? Quelques mois après le ratage horrifique ‘The Curse of La Llorona’ (‘La Malédiction de la Dame Blanche’), la légende de la Pleureuse, l’esprit qui pleure ses enfants disparus, fait son retour dans les salles de cinéma. Mais cette fois, c’est sous la forme d’un drame fascinant. Le réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante se sert du mythe largement répandu pour dénoncer le génocide du peuple maya après le coup d’état militaire de 1982. Et le cinéaste critique vivement, du même coup, la mentalité macho dans son pays. Comme si cela ne suffisait pas en soi, Bustamante en fait en outre une histoire de fantômes inquiétante et rajoute par-dessus, aux moments les plus inattendus en effet, un trait d’humour tout en finesse. De par son tempo… mesuré, pour employer un euphémisme, ‘La Llorona’ ne conviendra pas à tout le monde, mais si vous parvenez à vous laisser immerger par le film, vous vivrez certainement une expérience unique.(rn) 4/5