Rupert Goold : « Des indices laissent penser que Judy Garland était bipolaire »

La vie de Judy Garland, l’actrice devenue mondialement célèbre dans les années 1930 grâce au ‘Magicien d’Oz’, est une des plus grandes tragédies de l’histoire d’Hollywood. Dans ‘Judy’, le réalisateur britannique Rupert Goold raconte les derniers mois –mouvementés– de sa vie à la fin des années 1960, alors qu’elle se produisait sur une scène londonienne. «Elle était plus qu’une diva ou une icône», nous dit Goold au Festival de Gand.

Rupert Goold: «Judy Garland était aussi une vraie femme, et une mère. Je voulais attirer l’attention là-dessus avec mon film. Bien entendu, nous la voyons aussi sur scène dans le film, mais je voulais aussi raconter ce qui n’était pas purement théâtral.»

À un moment donné, elle rencontre deux fans qui doivent cacher leur relation homosexuelle au monde extérieur. «Ce monde stresse les gens qui sont différents», leur dit-elle, faisant ainsi aussi référence à elle-même. De quelle manière se sentait-elle différente?

«On le voit un peu dans le film. Louis B. Mayer, le patron du studio hollywoodien MGM où Judy Garland a débuté sa carrière et avec lequel elle a été pendant longtemps sous contrat, était un homme équivoque. Il lui faisait constamment remarquer qu’elle n’était pas assez belle, qu’elle était trop grosse et que ses dents étaient de travers. Il l’obligeait à prendre des pilules pour contrôler son poids. Judy contre-attaquait. Elle s’enfuyait souvent. Mais elle ne pouvait s’échapper. Elle était prise au piège, le piège économique classique: comme les acteurs ne s’étaient pas organisés en syndicat, ils étaient exploités.»

À cause de son comportement rebelle, Garland avait la réputation d’être une enquiquineuse. Était-ce justifié?

«La vérité, c’est qu’elle n’était pas très fiable. C’est dû en partie à sa jeunesse [dans une famille d’acteurs de vaudeville, ndlr], mais cela, évidemment, les cinéastes n’en ont que faire. Elle aurait dû avoir un Oscar en 1955 pour son rôle dans le remake de ‘A Star Is Born’ (‘Une étoile est née’) mais elle n’a pas eu cette distinction parce qu’elle était tellement à part. Elle ne contrôlait pas ses émotions non plus. Des indices laissent penser qu’elle était même probablement bipolaire. Il suffit d’écouter sur YouTube les ‘Judy Garland Tapes’, des enregistrements des années 1960. On dirait tantôt un Tom Waits dépressif, tantôt on l’entend dire les choses les plus folles. Des hauts et des bas, en permanence.»

Comment gérez-vous, en tant que réalisateur, les acteurs difficiles?

«(rires) J’essaie de les comprendre. Les acteurs les plus difficiles se sentent, en réalité, vulnérables. Vous devez donc découvrir pourquoi ils manquent tellement de confiance en eux. En fait, je n’ai eu à travailler avec un acteur difficile qu’à trois reprises seulement. Et non, je ne peux vous donner des noms. (rires) Parmi eux, il y en avait un qui avait vraiment un trouble mental. Là, il n’y a pas grand-chose à faire. Un autre était alcoolique. Ça, c’est tragique surtout. Je ne peux pas dire que j’ai déjà travaillé avec de vrais tyrans. Je suis toujours parvenu à désamorcer la bombe.»

Judy Garland avait un formidable talent pour le chant, mais quand elle se produisait sur scène, il arrivait aussi que cela se passe mal. Peut-on dire qu’elle a connu à la fois le meilleur et le pire sur scène?

«Je le pense, oui. Elle a dit texto qu’elle ne s’est jamais sentie plus heureuse que sur scène. Sur scène, elle pouvait se décharger d’une grande partie de sa souffrance. Mais comme vous pouvez le voir dans ‘Judy’, il lui arrivait aussi parfois de s’y casser le nez. Au sens propre comme au sens figuré (petit rire). Une des questions que je voulais poser dans le film, c’est ce qui se passe lorsque vous ne pouvez plus compter sur ce grand talent dont vous disposez. Que faites-vous quand vous êtes célèbre pour quelque chose, et que soudain cela ne fonctionne plus. Que ressent-on alors et comment gère-t-on cela? Tout le monde peut le comprendre, mais je pense que les chanteurs y sont encore plus sensibles. Il y a peu de choses aussi déchirantes qu’un chanteur qui ne sait plus chanter. C’est beaucoup plus dur pour eux à vivre qu’une relation qui se termine sur un échec.»

Était-ce un soulagement pour votre actrice principale Renée Zellweger? Cela signifiait qu’elle ne devait pas être capable de chanter aussi bien que Judy Garland.

«Renée pouvait en tous les cas se permettre de ne pas avoir la voix de la Judy du ‘Magicien d’Oz’ ou ‘A Star Is Born’, par exemple. Elle n’avait pas besoin de chanter comme Judy Garland car même Judy Garland ne pouvait plus chanter comme Judy Garland à la fin des années 1960. Sa voix avait une portée beaucoup moindre. Renée a beaucoup écouté les enregistrements de cette époque. Je lui ai expliqué qu’à ce moment-là, le succès de Judy reposait surtout sur la manière dont elle interprétait ses chansons. L’histoire qu’elle pouvait raconter avec sa voix et son âme.»

Ruben Nollet

Notre critique du film « Judy »

Judy Garland était-elle une figure tragique ou une enfant gâtée? Un peu les deux, probablement, et ceci explique sans doute cela. Le drame biographique ‘Judy’ nous fait comprendre que Garland a été traumatisée dans son enfance et que ces cicatrices émotionnelles, elle les a portées tout sa vie. Louis B. Mayer, le légendaire patron tout-puissant du studio hollywoodien MGM, la considérait comme sa propriété, vantait sa voix exceptionnelle, mais ne ratait pas une occasion non plus de lui rappeler ses imperfections (physiques). Elle n’a pas tardé à être accro aux médicaments et, plus tard, à l’alcool aussi. L’effet sur ses relations amoureuses et sa carrière se laisse deviner, et sa dernière année de vie (période sur laquelle se focalise ‘Judy’) l’illustre parfaitement. Seulement, le réalisateur Rupert Goold ne parvient que rarement à creuser sous la surface -disons l’interprétation, imitation de Renée Zellweger- et à mettre le cœur de Garland à nu. Une scène se distingue, celle où Judy raccompagne deux fans homosexuels à leur domicile pour y manger une omelette. De la chaleur amusante et de l’émotion poignante qu’on sent là, il n’y a guère de trace dans le reste du film. A la place, nous avons droit à du gros tire-larmes, avec la dernière chanson en point d’orgue douteux.(rn) 2/5