Abel Quentin explore les ressorts du jihadisme dans « Soeur »

Qu’est-ce qui peut bien mener une adolescente française au terrorisme jihadiste? C’est la question glaçante à laquelle répond Abel Quentin, avocat pénaliste, dans un premier roman très réussi, «Sœur».

Quel est le phénomène au cœur de ce premier roman? La radicalisation des jeunes?

«Je raconte le destin d’une jeune fille, non pas qui se radicalise mais qui se convertit. Elle ne vient pas d’une famille musulmane. La conversion, il n’y a pas d’étapes intermédiaires. Au contraire de la radicalisation, qui correspond davantage à quelqu’un de confession musulmane qui passerait par différents stades: un islam conservateur, le salafisme quiétiste [forme de radicalisation qui ne s’exprime pas par la violence] et puis jihadisme. Ça, c’est la radicalisation. Mon héroïne, quant à elle, embrasse le jihadisme d’un seul coup. Jenny ne connaissait rien de ce monde-là et ne le rejoint pas en tant qu’observateur mais directement comme combattant, avec le zèle du converti. Comme elle ne vient pas d’une famille musulmane, Jenny veut faire ses preuves. Du coup, elle va en rajouter dans la haine.»

Sa conversion, finalement, n’a pas grand rapport avec la religion.

«Oui et non. Elle avait déjà une soif de radicalité avant même de rencontrer le djihadisme, pour venger les humiliations passées. L’islam radical va lui permettre de la verbaliser, de la mettre en scène. La religion elle-même, elle la connaît assez peu. Ce qui correspond à la réalité de beaucoup de jeunes. Elle l’apprend sur internet, elle mélange tout, elle ne connaît pas très bien les textes. Après, ils ont leur importance, en ce sens que ses interlocuteurs vont mettre en exergue les passages violents du Coran. Ils vont faire une sélection de textes, sortis de leur contexte. Jenny va aussi s’accrocher à ces sourates quand elle sera dans le doute. Elle se raccroche à des textes, qui parfois ont une résonance assez particulière pour elle. Ils l’arrangent bien parce qu’ils disent ce qu’elle a envie de penser. La religion n’est pas centrale mais elle est là quand même.»

Pourtant, on a l’impression que Jenny n’a pas trouvé Dieu. Qu’elle cherche…

«C’est vrai. Elle est jalouse de son amie qui lui a fait part de son expérience mystique. Jenny voudrait connaître ça. Mais de fait, Dieu, elle le cherche davantage qu’elle ne le trouve. C’est une foi qui est très immature et pas très aboutie. Elle croit davantage au combat, à la violence, à la fraternité, à cette nouvelle famille qu’à Dieu lui-même. D’une certaine manière, on peut se poser la question de savoir si elle a vraiment la foi musulmane.»

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RENTRÉE LITTÉRAIRE 2019. 🔥 – Sœur, d’Abel Quentin. En librairie le 21 août. « Dans la Nièvre, le djihad consiste pour l’essentiel à faire la queue. Dans les cybers pouraves où l’on attend pour prendre son tour devant un vieux PC parce que Dounia prétend que c’est moins cramé que d’utiliser son propre matériel, avec des airs de James Bond girl, rapport à l’adresse IP, tout ça, quand la vérité moins avouable est qu’elle n’a pas d’ordinateur à la maison mais il est tellement plus excitant de se rêver en Mata Hari ou en hackeuse russe, larronnes en foire qui gloussent en entrant le code de connexion que leur tend nonchalamment le gérant pakistanais, peu regardant du moment qu’on paie comptant ou peut-être sincèrement libéral, à l’anglo-saxonne, considérant que le salafisme est une tocade comme une autre, au même rang que le parapente ou le végétalisme (…) Ce djihad-là sent le linge mouillé, l’encens et la transpiration. »

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Comment expliquez-vous le basculement de Jenny?

«Elle a déjà une nature sombre, solitaire, extrêmement peu assurée. Elle est complètement dans une ambivalence. D’un côté, elle voudrait plaire aux autres, faire partie d’un clan; et de l’autre, elle voudrait être invisible. Elle déteste cette invisibilité et elle s’y complaît. Il y a ce balancier-là, dès le départ, dans sa personnalité. Ensuite, il y a les événements: deux humiliations. La première elle est amoureuse, et la seconde, c’est sa mise en pâture sur les réseaux sociaux. Là elle va se retrouver dans un état de souffrance indicible. À cet âge-là, on ressent les choses de manière hypertrophiée.

À ce moment-là, il y a deux chemins possibles. Soit la possibilité de retourner la violence contre elle-même, soit d’exprimer cette violence, de s’autodétruire mais de façon à ce que les autres en prennent un peu sur leurs pompes aussi. Et puis il y a surtout, à ce moment-là, un message dans la nuit. Une main tendue, des mots doucereux, choisis, qui vont panser ses plaies et en même temps attiser sa haine. À ce moment-là, elle est extrêmement réceptive. Ce qui est terrible, c’est qu’il y a un hameçonnage qui se fait sur internet au moment où elle est au plus bas.»

Y a-t-il un moment où ce processus aurait pu être enrayé?

«C’est un mécanisme à la fois implacable, et en même temps qui peut se gripper à tout moment. Jusqu’au passage à l’acte, elle est dans l’hésitation, dans une sorte de schizophrénie. Il y a l’adolescente de 15 ans qui peut être tentée d’être dans la résilience, de faire la paix avec ses parents et avec elle-même surtout. Et puis il y a son double, qu’elle s’est créé, qui a même un autre nom qu’elle, un nom de guerre, et qui veut aller jusqu’au bout.»

Dans votre roman, vous interrogez le terme de radicalisation. Que pensez-vous de son utilisation aujourd’hui dans le débat public?

«C’est un peu un mot fourre-tout, qui parfois dispense les observateurs d’en explorer la complexité. Je ne crois pas qu’il y ait une seule radicalisation. Je pense qu’il y a autant de nuances de radicalisation, ou de conversion, qu’il y a de radicalisés ou de convertis. Salah Abdeslam, ce n’est pas la même trajectoire que Reda Kriket, Khaled Kelkal, ou Medhi Nemmouche. Toutes ces personnes sont arrivées à la même violence mais par des chemins différents. Le rôle de la justice est de poser une peine sur des actes. Plutôt que de juger et de mettre à distance, le roman permet au contraire d’être dans le détail des différents ressorts.»

Oriane Renette

En quelques lignes

Adolescente revêche et introvertie, Jenny traîne son ennui entre les couloirs de son lycée et le pavillon familial de Sucy-en-Loire. Solitaire et invisible, sa vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse. La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale. Sera-t-elle capable de cette violence extrême? Ira-t-elle jusqu’au bout de ce parcours meurtrier? Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée. Avec «Sœur», Abel Quentin décrypte les ressorts de la conversion au jihadisme dans toute leur complexité. Un premier roman très réussi, glaçant de réalisme. (or) 4/5

« Sœur », d’Abel Quentin, éditions de l’Observatoire, 248 pages, 19 €