Corinne Maier : « L’idée de révolution fait son retour »

Marco Di Giacopo, communiste, poseur de bombes. Pour séduire ce révolutionnaire convaincu, Corinne est prête à tout, même à «s’engauchiser». Elle se lance alors «à la conquête de l’homme rouge». Elle quitte ses postures bourgeoises et ses diners mondains pour partir explorer la galaxie gauchiste.

Après de nombreux livres, essais et pamphlets, pourquoi un premier roman?

«Le roman se prêtait plus aux questions que je voulais poser qu’un essai ou un pamphlet. Je ne pense pas que la question sociale puisse être abordée de façon directe. L’idée, c’est de traverser des mondes à travers cette héroïne. Sans leçon de morale, sans solution, sans pitié.»

Dans cette aventure à «gaucholand», vous évoquez souvent la révolution. On a pourtant parfois l’impression que les révolutions sont condamnées à échouer…

«D’abord, la révolution russe n’a pas échoué. Elle a mal tourné, on le sait tous, mais c’est une révolution réussie. Donc non, je ne pense pas que ça échoue toujours. Par ailleurs, c’est comme tout dans la vie. La plupart des choses que l’on entreprend échouent, mais ce n’est pas une raison pour ne pas essayer. De plus, la situation sociale que l’on voit à travers mon héroïne rend peut-être, c’est au lecteur d’en juger, la question de la révolution d’autant plus actuelle. Parce qu’elle décrit, de façon humoristique, des mondes très différents, des inégalités sociales très fortes et des classes sociales très antagonistes.»

À travers le voyage de votre héroïne, on se demande si le clivage gauche-droite est encore pertinent aujourd’hui.

«Le livre pose la question de ce clivage, de ce qu’il en est. Est ce qu’il est pertinent ou pas? Certains ont des idées très carrées, mais en réalité c’est compliqué à appréhender. On ne peut pas définir en deux colonnes, ça, c’est de gauche, ça, c’est de droit. Néanmoins, il y a des codes et des attitudes qui sont très marqués.»

Vous dîtes «la gauche, c’est open bar»: des tas de mouvements sont dits «de gauche», alors qu’ils recouvrent une variété d’engagements.

«En effet, de même qu’être de droite, c’est très compliqué. Beaucoup de gens de droite, notamment des patrons, se prétendent des révolutionnaires. Une partie de la droite ne s’identifie pas du tout à la droite traditionnelle. Ça brouille les pistes, ça induit une confusion pour beaucoup de gens.»

Lors d’un meeting militant, votre héroïne réalise: «il n’y a que des jeunes, et que des vieux». L’engagement politique est-il une question d’âge ou de génération?

«Les ‘vieux’ avaient 20ans dans les années 1970, ils ont milité, ils sont très conscients politiquement. Dans les ‘jeunes’, de moins de 30ans, il y a toute une frange très mobilisée, notamment pour le climat. C’est très étonnant, entre les deux, beaucoup sont relativement dépolitisés. En fait, ces gens de ma génération, peu mobilisés, ont été jeunes au moment de la chute du mur de Berlin. À ce moment-là, il y avait une sorte d’ambiance générale comme quoi on entrait dans le meilleur des mondes possibles, un monde libre et parfait. Le communisme était mal et ça avait été balayé. Les inégalités régressaient. Donc, il n’y avait plus besoin de se battre pour des grandes idées, sauf pour les droits humains. Cette atmosphère a entraîné un déclin du militantisme et de la revendication. Cela dit, après avoir été balayée pendant 30 ans, la question de la révolution revient. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre.»

Pourquoi revient-elle, cette idée de révolution?

«Il y a d’abord une sorte d’épuisement de la croyance en la démocratie. Ensuite, les dégâts environnementaux sont tels que l’on craint pour notre survie. On en est là, ce qui est quand même très grave. Enfin, les inégalités ne cessent d’augmenter depuis une vingtaine d’années. Aujourd’hui, la question est donc de savoir si on continue comme ça, avec l’idée qu’on va droit dans le mur, ou si on fait autrement. Je pense qu’on est très nombreux à se dire que ça ne peut plus durer comme ça.»

Il y a eu les Indignés, Occupy Wall street, Nuit Debout, les Gilets Jaune. On a parfois pensé qu’il y avait un déclic. Et pourtant…

«On verra bien. Il y a des petits feux qui s’allument et il y aura peut-être un moment où il va se passer quelque chose. J’espère que des décisions seront prises et que l’on sera, nous, citoyens, entendus. C’est une question d’intérêt général. On veut que les choses changent pour le mieux. Pour l’environnement et pour plus de justice.»

Oriane Renette

En quelques lignes

39 ans. Divorcée. Bourgeoise. Corinne tombe amoureuse d’un poseur de bombes communiste et s’engage à tout faire pour le séduire. Elle quitte son confort et ses dîners mondains et rallume sa conscience sociale. Désormais, elle sera prête à tout pour s’engauchiser. Désormais, elle sera «discrètement blanche et ostensiblement rouge, comme une fraise tagada». De Bruxelles à Paris, en passant par Turin et New York, «À la conquête de l’homme rouge» nous livre une satire sociale qui n’épargne personne. Un roman drôle et piquant à l’écriture moderne et rythmée. À travers son premier roman (non-autobiographique), Corinne Maier nous offre une réflexion sur la littérature, l’édition, la gauche, la droite, l’engagement, et bien sûr, la révolution. (or) 4/5

«À la conquête de l’homme rouge», de Corinne Maier, Éditions Anne Carrière, 188 pages, 17€.