Christophe Blain ressuscite Blueberry : «Cet album est une déclaration d’amour»

C’est l’une des sorties BD de cette fin d’année. Depuis le décès de Giraud en 2012, Blueberry n’avait plus connu de nouveautés. C’était sans compter sur Joann Sfar et Christophe Blain, qui ont ressuscité le mythique lieutenant. Rencontre avec Christophe Blain, l’un des rares dessinateurs à avoir remporté à deux reprises le prix du meilleur album du festival d’Angoulême.

Que représentait Blueberry pour vous?

«Une grande fascination pour le gosse de onze ans que j’étais. À cet âge-là, j’étais déjà fasciné par le western et la découverte de Blueberry a été un choc pour moi. C’est une œuvre extrêmement puissante et complètement à part. Giraud, son dessinateur, est devenu une académie à lui tout seul, car il n’est pas du tout académique. Son style est à la fois un mélange de puissance instinctive, réfléchie, spontanée, travaillée. Son dessin dégage quelque chose de très physique et en même temps de très maîtrisé.»

D’où vous vient cette fascination pour le western?

«C’est un truc fondateur de ma plus profonde enfance. À un moment où je ne peux pas m’en souvenir consciemment, j’ai été fasciné par le western et je n’en suis pas revenu. On a dû m’offrir un Lucky Luke lorsque j’avais deux ans et ce bouquin m’a toujours poursuivi.»

Qu’est-ce qui était important pour vous dans cette réappropriation de Blueberry?

«Le plus important pour nous était d’être premier degré et de ne prendre aucune distance. On voulait une proximité maximale, être en total amour avec le personnage et souffrir avec lui. On savait qu’on allait sortir de notre zone de confort et on en avait envie. Joann et moi étions dans un esprit très mélancolique, assez noir et vif en même temps.»

Et au niveau du dessin?

«Jean Giraud a un dessin extrêmement sensuel. J’essaie d’avoir un dessin le plus sensuel possible mais d’une autre façon. Je ne veux surtout pas reproduire ses codes, car ils sont ultimes et lui appartiennent. J’aurais presque une impression obscène de vouloir les copier. C’est tellement génial chez lui. Je me branlais tellement dessus quand j’étais gamin. C’est comme si vous vouliez coucher avec la femme de quelqu’un que vous admirez. Ça ne va pas. J’exagère un peu mais il y a quelque chose de cet ordre. J’ai envie de trouver ma propre voie tout en lui rendant hommage et tout en l’ayant en moi en permanence. Charlier et Giraud sont des auteurs qui sont en moi. Aussi bien pour Joann que pour moi, cet album est une déclaration d’amour pour ces gens qui nous ont fondés et à leurs personnages. Car Blueberry, c’est vraiment un chouette type, éminemment sympa. C’est quelqu’un de très chaleureux, c’est un copain.»

Avez-vous dû vous mettre dans une ambiance particulière pour dessiner cet album?

«Disons que j’ai le syndrome d’Obélix. Je n’ai pas besoin de boire de la potion magique. Cet été, je suis retourné aux États-Unis en ciblant des endroits pour les montrer à ma compagne et à mon fils. Je voulais leur montrer mais j’en avais aussi besoin pour le boulot. Je parle de ce qui me fascine et on ne parle jamais aussi bien que de quelque chose qui nous fascine.»

Vous avez dit que faire un Blueberry, c’était comme du bodybuilding. Qu’est-ce qui a été si difficile?

«Déjà, il y a un gros travail au niveau du dessin que j’ai tiré vers le réalisme. À l’origine, je suis un dessinateur académique, c’est-à-dire que j’ai appris le dessin par l’observation. En BD, j’ai commencé par un dessin très cartoon et libre, voire volontairement un peu brut. Ces dernières années, j’ai tiré vers un peu plus de réalisme notamment avec les ‘Guss’ dont les chevaux et certains personnages sont très réalistes. J’ai poussé ce côté-là le plus possible dans Blueberry pour en faire une bande dessinée réaliste, et sérieuse, dans laquelle il n’y a pas de distance. Cela demande de sortir de sa zone de confort. C’est un peu comme lorsque Lance Amstrong a arrêté le vélo et s’est mis au bodybuilding. Il y a des sportifs qui passent d’une discipline à l’autre. C’est un autre type d’entraînement. Cela demande de se remettre en cause et de se pousser dans d’autres types de retranchements. Il y a quelque chose de cet ordre-là dans cette adaptation.»

Comment s’est passée votre collaboration avec Joann Sfar?

«Joann a écrit l’histoire originale et je l’ai réinterprétée, j’y ai ajouté des choses. Je l’ai retravaillé tout en étant d’accord avec lui sur ce qu’on voulait raconter. La trame est de lui. Il a fait des trouvailles incroyables. Moi je l’ai tiré avec des éléments que j’avais envie d’ajouter, des choses très ‘westerniennes’ et très personnelles. En fait, c’est une histoire qui est très personnelle pour les deux. Joann avait écrit une tragédie, une histoire très noire. J’ai mis dans son scénario des choses également très personnelles en plus de ma fascination profonde pour le western, pour Blueberry et pour Charlier et Giraud.»

Pour l’instant, deux tomes sont prévus. Pensez-vous que l’aventure se poursuivra ensuite?

«Je me concentre beaucoup sur ces deux tomes. Je suis actuellement en train de faire le deuxième. J’y prends énormément de plaisir, c’est un personnage que j’adore mais je ne me pose pas trop de questions et je ne veux pas trop me projeter. Je l’adore comme s’il était à moi et que c’était moi qui l’avais créé.»

Thomas Wallemacq

«Une aventure du lieutenant Blueberry- t.1: Amertume Apache», de Christophe Blain et Joann Sfar, éditions Dargaud, 64 pages, 14,99 €