« Lola vers la mer », un road-trip rose adolescent

Ph. K. Leleux

Votre crise d’ado, vous vous en souvenez? Enfants ou parents, on la vit tous au moins d’un côté, si pas des deux. Lola, jeune fille transgenre de 18 ans, vient de perdre sa mère, et ne parle plus à son père. Un voyage vers la mer peut-il les réconcilier? Pour son deuxième film, le belge Laurent Micheli (‘Even Lovers Get the Blues’) réunit l’acteur français Benoît Magimel et la débutante Mya Bollaers dans un road-trip vers la côte belge, parsemé de personnages marginaux et attachants.

Mya Bollaers, c’est votre premier rôle au cinéma, comment avez-vous préparé?

Mya Bollaers: «J’ai travaillé avec deux coachs pour apprendre à jouer, accepter son image, sa voix. Apprendre qui est Lola, comment elle bouge, comment elle parle, fume, ou danse – ce que je déteste (rires).»

Vous avez envie de poursuivre dans le cinéma?

«J’ai une agente maintenant, j’ai envie de continuer, mais je suis prudente, car c’est un milieu compétitif. Si ça arrive tant mieux, et si pas… tant mieux aussi. J’aurai quand même vécu une super expérience: j’ai porté du Yves Saint Laurent, voyagé dans des festivals…(rires).»

Dans ce milieu compétitif du cinéma, la transidentité est un obstacle supplémentaire?

«Voire carrément un frein! Mais je suis une femme avant d’être une femme transgenre, et même si j’ai certains points communs avec Lola, elle n’est pas moi. Jouer, ça s’apprend, ça se découvre. Donc oui, j’aimerais jouer des femmes transgenres, et même des femmes cisgenre (contraire de transgenre, dont le genre est en accord avec celui attribué à la naissance, NDLR). Je ne sais pas si ce sera possible, mais on verra!»

Quelles différences avez-vous avez Lola?

«Lola est plus masculine que moi. Elle fait du skate, elle fume, marche d’une façon bizarre… c’est une fille qui a revisité sa féminité: elle a compris qu’elle peut être qui elle veut, comme elle veut.»

Pourquoi la visibilité des personnes transgenre est-elle importante au cinéma?

«Dans une société idéale, tout le monde pourrait jouer n’importe qui, ce serait beau. Mais on n’y est pas encore… c’est pour ça que c’est important de mettre en avant toutes les minorités, LGBT, religieuses, racisées. Et de les montrer hors des a priori. Quand j’étais jeune, ma seule référence gay c’était le cliché de la folle à la télé. Plus on montre des facettes différentes, plus on inclut des gens dans la société.»

Laurent Micheli, après ‘Even Lovers Get the Blues’ et ses trentenaires en questionnement, pourquoi l’adolescence pour ce deuxième film?

Laurent Micheli: «L’adolescence fut une période particulière pour moi, j’étais en perte de repères, et en colère contre les adultes. J’ai eu envie de partir de cette énergie contestataire pour raconter Lola, une ado qui sait qui elle est, et qui a envie de l’affirmer, même si le monde n’est pas tout à fait prêt. Au-delà de la transidentité, je voulais parler de l’intimité du rapport parent-enfant.»

L’adolescence est un thème universel. Pensez-vous que n’importe qui peut s’identifier à Lola?

«Je crois oui. Ce week-end on a reçu notre troisième prix du public dans un festival! Je sais que tout le monde n’est pas sensibilisé à cette question, et peut-être que les gens y vont à reculons, mais au final ils sont touchés.»

Comment est venu le choix de Benoît Magimel?

«Un directeur de casting qui m’a orienté vers lui. Au début j’ai hésité. Puis j’ai revu ‘La Tête Haute’ (2015) et au-delà du fait qu’il y est incroyable, j’ai vu sa générosité envers le jeune acteur du film. J’ai su qu’il serait en face de Mya quelqu’un de bienveillant et de généreux. Moi derrière la caméra et lui devant, on l’a accompagnée à notre façon.»

Ce film un peu bilingue traverse la frontière linguistique…

«Quand j’ai fait le choix du road-movie vers la côte, j’en ai profité pour mettre du Flamand (avec les actrices Anemone Valcke et Els Deceukelier, NDLR). On traversait la Flandre, autant s’en servir! Je trouve qu’il n’y a pas assez de films belges dans les deux langues – enfin ça bouge avec la jeune génération, comme Lukas Dhont avec ‘Girl’, Eva Cools avec ‘Cleo’.»

Quelle place accordez-vous au politique dans le cinéma?

«En tant que cinéaste, pouvoir mettre des gens sur un écran, faire que d’autres les regardent, c’est un privilège. Et j’ai envie de l’utiliser pour faire avancer les consciences. Mais ce n’est pas un documentaire militant, Lola c’est avant tout un film de cinéma. Le politique est aussi important que le poétique. C’est une question d’équilibre. Et le poétique peut aussi être là où on ne l’attend pas.»

Elli Mastorou

En quelques lignes

En 2016 avec ‘Even lovers get the blues’, Laurent Micheli amenait un vent de fraîcheur dans le cinéma belge francophone en questionnant le couple, le genre et la sexualité. Avec ‘Lola vers la mer’, le cinéaste bruxellois creuse le sillon d’un univers personnel, poétique et politique. Personnel, car Micheli part de son adolescence pour raconter celle de Lola (Mya Bollaers), ado aux cheveux roses en colère avec le monde et surtout avec son père (Benoît Magimel). Elle s’embarque avec ce dernier dans un road-trip semi-forcé pour honorer la dernière volonté de sa mère. Poétique, car il exploite comme il peut tous les pinceaux de la palette cinématographique (rose récurrent, musique, gros plans). Politique enfin, car à travers Lola et l’actrice prometteuse qui l’incarne, le film aborde la question de la transidentité et sa visibilité, tant au cinéma que dans la société. S’il a quelques faiblesses de rythme, ‘Lola’ séduit par sa façon de raconter, bienveillante mais sans naïveté, comment des univers opposés peuvent s’aimer, même sans se comprendre complètement. Un joli voyage doux-amer vers la mer, vers le père, et vers l’enfant.(em) 3/5